Une certaine conception de la Nature: Quand l’extrême droite se mêle de santé et d’environnement

Dans le monde des idées politiques, on estime généralement que la perspective écologiste s’inscrit résolument à gauche. Pourtant, le discours « vert » est loin d’être l’apanage exclusif du camp « progressiste ».

Dans leur livre Ecofascism : Lessons from the German Experience, Janet Biehl et Peter Staudenmaier retracent l’apparition en Allemagne d’un courant « écofasciste » dont l’origine remonte au XIXe siècle : le mouvement Volk. Intimement lié avec une certaine conception du patrimoine national, où la « terre » et le « peuple » partagent une destinée commune forgée par les « lois de la nature », le mouvement Volk eut un écho considérable au sein de la société allemande. Cette mystique ultra-nationaliste a également influencé l’instigateur du concept d’écologie, Ernst Haeckel. Ce dernier a donné une couleur plus « rationnelle » au mouvement Volk en y introduisant les thèses du darwinisme social, une idéologie réactionnaire prenant pour acquis que les rapports sociaux sont dictés par des facteurs biologiques et que la culture n’est pas le produit du milieu, mais des gènes. C’est ainsi que s’est forgée, à l’extrême droite, un courant de pensée idéalisant une Nature toute puissante dictant aux hommes ce qu’ils sont et ce qu’ils doivent être.

On aurait tort de croire que ces idées n’ont eu aucun impact ailleurs en Occident. Après la deuxième guerre mondiale, différentes variantes de l’écofascisme ont trouvé un ancrage sur le continent nord-américain, y compris au Québec. Le terrain privilégié de ces croisés : améliorer la santé de la « race » par des moyens naturels afin de retrouver la véritable essence de la vie. Une telle exaltation de la nature ne pouvait se développer raisonnablement dans le champ de la médecine traditionnelle. Ses partisans se sont plutôt inscrits en contradiction avec la modernité en embrassant des thérapies dites alternatives, comme la naturopathie (dérivé du terme anglais naturopathy) ou la naturothérapie. Ces pratiques partent toutes deux du principe que le corps humain possède un équilibre qui lui est propre : « la Thérapie Naturelle concerne tout soin qui n’agresse ni l’esprit, ni le corps. Elle fait donc appel en premier aux possibilités de la nature même de la personne, à ses ressources bioénergétiques. Ici, l’Hygiène (Hygie : déesse de la santé), dans l’acceptation véritable du terme, jouera un rôle primordial, car en premier lieu, elle nous dictera les exigences d’une alimentation adéquate et contrôlée pour jouir d’une bonne santé. Ensuite s’ajouteront d’autres exigences (exercices, repos, etc.), qui s’imposeront dans cette conception du bien-être (…) et d’autres moyens qui doivent cependant demeurer soumis au principe premier : le rééquilibre ou la résurgence des ressources bioénergétiques initiales »1. Cette conception essentialiste de la santé humaine serait banale si elle n’avait pas servie, dès ses premiers balbutiements, de passerelle à une idéologie hautement inégalitaire en proposant d’appliquer au « corps » social les mêmes recettes que pour le corps humain.

Des révélations troublantes

Le 14 mai 1997, le journaliste André Noël du quotidien La Presse met à jour les liens étroits du président de l’Ordre des naturothérapeuthes du Québec, Jacques Baugé-Prévost, avec les thèses néo-nazies. Dans son article, André Noël fait état du combat du « docteur » Baugé-Prévost2 en faveur de la pureté raciale de l’Homme blanc. Ce dernier a effectivement publié depuis la fin des années 1960 une grande quantité de livres et de brochures, dont plusieurs ne laissent planer aucun doute sur ses idées politiques. Dans le même article, Noël donne la parole à un naturopathe bien connu du grand public, le « docteur » Jean-Marc Brunet. Homme d’affaires prospère, Brunet prend soigneusement ses distances par rapport aux visées idéologiques de son collègue. Il dénonce « les doctrines et activités de tendance nazie du mouvement de Baugé-Prévost et de ses « disciples »3. Ce que le journaliste ne dit pas dans son texte, c’est que Jean-Marc Brunet est lui aussi issu des rangs de l’extrême droite, plus précisément du courant national-catholique4. Il faut remonter quelques années en arrière pour mieux comprendre comment et pourquoi ces deux protagonistes de la « médecine naturelle » au Québec ont pu se mettre au service de telles idées et développer ici ce courant de pensée.

Itinéraire d’un penseur fasciste

Le parcours de Jacques Baugé-Prévost commence au début des années 1950 dans la région de Montréal. Né en 1937, c’est à l’adolescence qu’il commence à s’intéresser à la biologie « sous ses aspects biophilosophiques et polémiques » afin de comprendre les « véritables lois de la vie ». Très jeune, Baugé-Prévost est préoccupé par la survie du peuple canadien-français et cherche différentes voies pour sauvegarder son « patrimoine génétique » contre toute influence extérieure, qu’il s’agisse de la pollution industrielle, des médicaments, des aliments trafiqués… mais aussi du métissage ethnique.

Inspiré par les thèses du chercheur français Alexis Carrel, prix Nobel de médecine en 1912, collabo sous le régime de Vichy, grand précurseur de l’eugénisme (et pionnier de l’écologie selon Jean-Marie Le Pen), Jacques Baugé-Prévost met sur pied à 17 ans son premier « Cercle d’étude sur les sciences naturelles ». Il publie à l’automne 1954 le bulletin Lettres de formation naturo-hygiéniste, lequel comprend des textes de Paul Carton (Les lois de la vie saine) et d’Alexis Carrel (L’homme, cet inconnu) ainsi qu’un article écrit de sa main (L’hygiène naturiste au Québec). En couverture, on retrouve deux photos de sculptures réalisées par Arno Breker, l’un des artistes officiels du régime nazi. Il ne faut pas s’en étonner outre mesure. Après tout, Jacques Baugé-Prévost trace la filiation de la naturothérapie contemporaine avec le mouvement naturiste qui se développe à une grande échelle en Allemagne sous l’oeil bienveillant du Parti national-socialiste dès le milieu des années 1930 : « [c’est] l’avènement au monde de la nouvelle civilisation de l’énergie. C’est le triomphe de la santé naturelle, de la force par la joie et de leur rayonnement dans l’empire du travail »5. Celles et ceux qui ne répondent pas aux critères du régime au niveau héréditaire et identitaire sont tout bonnement éliminé-e-s ou stérilisé-e-s. Tant pis pour ces « déchets biologiques » : on ne rigole pas avec « l’hygiène raciale ». C’est à cette école de pensée que s’abreuve Baugé-Prévost, lequel devient convaincu qu’il faut former une élite au Canada Français capable de mettre en oeuvre ce programme dans les plus brefs délais.

Au milieu des années 1950, il se lie d’amitié avec des membres du milieu nationaliste de l’époque et devient membre de l’Alliance Laurentienne (AL) fondée en 1957 par Raymond Barbeau. La perspective politique de l’AL s’inscrit dans le courant national-catholique : « Le nationalisme laurentien basé sur l’amour de la nation canadienne-française, de l’État et du peuple québécois est légitime puisqu’il est conforme à l’ordre divin. Cet amour qui n’exclut pas l’amour des autres peuples, même des Anglais et des Canadians, est intimement lié à nos origines, à notre milieu, à notre hérédité, à une sorte de déterminisme historique et géographique, et il s’appuie sur la mission catholique et française qui nous a été léguée et que nous devons, à tout prix, perpétuer dans le temps de l’espace »6. L’organisation puise dans le terreau du chanoine Lionel Groulx et des groupes « séparatistes » de l’avant-guerre, marqué par un discours résolument autoritaire. Bon nombre de sympathisants fascistes rejoignent d’ailleurs les rangs de l’AL, qui ne cache pas son admiration pour le modèle corporatiste développé en Espagne et au Portugal sous les dictatures de Franco et Salazar. L’AL cherche à gagner en influence dans la société québécoise par divers moyens. Il en vient à noyauter certaines branches de la Société Saint-Jean-Baptiste, ainsi que le Centre d’Information Nationale dirigé par un ex-membre de l’Action Française7 proche des milieux pétainistes, l’historien Robert Rumilly. Plusieurs des membres de l’AL seront à l’origine du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (RIN), puis du Parti Québécois.

En 1959, Baugé-Prévost écrit un article dans la revue Laurentie sur le projet de libération nationale. Toutefois, cette lune de miel ne durera pas. Baugé-Prévost a fait du bon travail : il est parvenu à créer des émules au sein de l’équipe dirigeante de l’Alliance Laurentienne. Mais ces derniers vont suivre leur propre chemin. Le fondateur de l’AL, Raymond Barbeau, de même que deux de ses proches collaborateurs (Marcel Chaput et Jean-Marc Brunet), vont créer en 1963 le Collège des Naturopathes du Québec. Cette organisation fait concurrence au Mouvement Hygiéniste Laurentien8 que dirige Baugé-Prévost. Dès lors, une guerre ouverte se développe entre les deux regroupements. Comment expliquer cette lutte de pouvoir? Divergences idéologiques? Volonté hégémonique? Intérêts financiers? Baugé-Prévost n’hésite pas à dénoncer Barbeau, Chaput et Brunet comme des « arrivistes », des « terroristes » (parce qu’un membre du FLQ a fait partie de l’entourage de Barbeau au sein de l’AL), pire, comme des « fascistes » (ce qui est plutôt ironique!)9. Toujours est-il que Barbeau et l’AL sont très liés au clergé catholique, duquel Baugé-Prévost se détache progressivement, sans pour autant renoncer complètement au christianisme. Au cours des années 1960, celui-ci embrasse le paganisme, version celte. Au mois de novembre 1968, Baugé-Prévost fonde le « Collège des Druides, Bardes et Ovates du Québec ». Il est influencé en ce sens par une partie de l’extrême droite européenne, incarnée par le philosophe Alain de Benoist, que Baugé-Prévost invitera à Montréal quelques années plus tard à titre de conférencier à l’un de ses Congrès International de Médecine Naturelle.

Le Mouvement Celtique

En 1967 apparaît la revue Science politique : revue du Québec libre. Il s’agit de l’organe d’un groupe politique créé par Baugé-Prévost : le Mouvement Celtique. Le Mouvement Celtique est membre du Nouvel Ordre Européen (NOE), une organisation néo-nazie fondée à Zurich en 1951. Au nombre des membres fondateurs du NOE figurent plusieurs anciens SS qui souhaitent réhabiliter le projet national-socialiste. Le NOE est en fait une scission d’une autre organisation nazie, le Mouvement Social Européen (MSE). Regroupant des figures de proue de l’extrême droite européenne (telles Maurice Bardèche ou Oswald Mosley), « le MSE prône la construction d’un empire européen anticommuniste, corporatiste, placé sous la direction d’un chef désigné par plébiscite »10. Le NOE reprendra les mêmes thèmes et y ajoutant une touche pseudo « scientifique » visant à renouveler le discours raciste en puisant dans le vaste bassin des idées hygiénistes, eugénistes et sociobiologiques.

Présent au 10e congrès du NOE tenu à Barcelone en 1969, le Mouvement Celtique fait plusieurs propositions qui sont adoptées : la fondation d’un « Congrès Raciste Mondial »11, la création d’une maison d’édition (Les Éditions Celtiques) et la mise sur pied d’un « Institut supérieur des sciences psychosomatiques, biologiques et raciales », tous trois basés à Montréal. Le programme de l’Institut est édifiant. En voici quelques extraits : « Les individus fortement tarés : aliénés, déficients mentaux, schizophrènes et épileptiques héréditaires, porteurs de gènes adultérés, alcooliques invétérés, narcomanes avancés, etc., et certains criminels doivent être dans l’impossibilité de se reproduire. (…) On doit enseigner aux enfants, dès leurs premières années scolaires, les périls que représentent les agents stressants ou mutagéniques, tels que : course à l’argent, alimentation dénaturée, empoisonnement par la publicité, médicaments chimiques, vaccins, rayons X, air toxique, eau polluée, bruit, tabac, etc., qui comptent parmi les causes principales de l’intoxication aboutissant à la dégénérescence. (…) Il faut épurer la race blanche de tous ses déchets de pseudo-civilisation moderne et ensuite édifier une communauté nouvelle par l’eugénisme et la diffusion dans toutes les couches de la société, des lois de l’hygiène psychosomatique naturelle. Toutes ces mesures doivent être habilement encouragées par l’État. La Biopolitique a un rôle important à jouer »12.

Quant aux Éditions Celtiques, elles publieront pendant plus de 20 ans une foule d’ouvrages, alternant les livres politiques avec ceux faisant la promotion d’une « vie saine et pure ». L’un des premiers textes publiés par la toute nouvelle maison d’édition est le Précis de biopolitique écrit par un universitaire français exilé à Buenos Aires (Argentine), ancien combattant de la Division Charlemagne des Waffen SS, le « docteur » Jacques de Mahieu. Ce nazi convaincu, membre honoraire de l’Institut des naturothérapeutes du Québec, présidera le 4e Congrès International de Médecine Naturelle tenu à Montréal en 1974, lui fournissant du même souffle une caution soi-disant « scientifique ».

En 1971, les Éditions Celtiques lancent le Manifeste social-raciste, un texte programmatique signé par un autre ancien membre des Waffen SS d’origine suisse, Gaston-Armand Amaudruz. C’est Baugé-Prévost qui signe la préface. Deux ans plus tard, ce dernier publie son propre manifeste politique au titre ronflant : Le Celtisme : éthique biologique de l’Homme blanc. Il fait un tour d’horizon des « cancers » qui rongent la race blanche et propose des mesures économiques, politiques et sociales pour redresser la situation. Au-delà du délire sur la supériorité des blancs sur les autres « races », Baugé-Prévost introduit bon nombre de considérations à saveur « écologique » (ou plutôt écofasciste) qui viennent appuyer ses arguments racistes. D’après lui, « un croisement génétique ou un mélange de sang est toujours une affaire dangereuse. À moins d’observer la loi naturelle (identification, sélection, évolution, apartheid, agressivité, etc.), un croisement ne saurait contribuer à l’ennoblissement de la race. Le métissage efface les meilleures qualités, soit du Blanc, soit du Jaune, soit du Noir, et produit un type indescriptible dont l’énergie psychosomatique s’est abâtardie. Le premier effet, infailliblement dommageable et destructeur des croisements de races, mêmes supérieures mais trop différentes, est de détruire l’âme de ces races, c’est-à-dire cette dimension intérieure qui fait la force des peuples et sans laquelle la Nation et la patrie sont inexistantes »13. Dans sa conclusion, Baugé-Prévost lance ce vibrant appel à ses lecteurs : « Nul verbiage humanitaire ne saurait supprimer le fait que la rénovation de l’homme moderne et la planète Terre implique une lutte, et que celle-ci est de tous les instants. Là où elle ne se livre pas à coups d’émeutes et d’interventions militaires, elle se poursuit sans bruit au coeur des nations, par des promiscuités sexuelles, des mariages larvés, des vacances « au soleil » qui favorisent les mélanges raciaux délétères, le confort moderne, la maladie de la pollution, le suffrage universel, la technique qui produit son monde artificiel porteur de mort, etc., etc. Et c’est précisément dans cette lutte sourde et implacable, plus encore que dans le combat retentissant des champs de batailles, que se joue la santé ou la dégénérescence de notre Race »14.

Le naturisme social

Au moment même où Baugé-Prévost travaille de concert avec l’extrême droite « dure », un membre influent du Collège des Naturopathes, Jean-Marc Brunet jette les bases en 1966 d’un nouveau mouvement politique : le Mouvement Naturiste Social. Il en explique les fondements dans le livre La réforme naturiste, publié en 1969 aux Éditions du Jour et préfacé par Raymond Barbeau. Brunet y décrit la « dégénérescence biologique »15 qui guette le peuple canadien-français : « cette dégénérescence incroyable est uniquement attribuable au fait que les gens ne respectent pas les lois naturelles. Elle est attribuable à la chimification de l’alimentation moderne, à sa dévitalisation pour des fins commerciales. Elle est, de plus, directement attribuable à l’empoisonnement systématique des populations par les médicaments, les vaccins, les sérums et d’autres pratiques charlatanesques modernes. Elle est aussi causée par la pollution de l’air par les fumées industrielles et celles provenant des véhicules à essence et par la pollution de l’eau par le chlore et le fluor. Finalement, on peut affirmer qu’elle est reliée au sédentarisme, à la disparition de la sélection naturelle, aux nombreuses mutilations chirurgicales inutiles et au fait que nos sociétés actuelles stérilisent les élites, celles-ci procréant à un rythme de beaucoup inférieur à celui des autres couches sociales »16.

Pour combattre cet effritement, Brunet indique qu’on ne peut compter sur les gouvernements actuels. L’action individuelle et la modification des habitudes de vie ne suffisent pas non plus : il faut un mouvement social capable de changer la société pour corriger le problème à la source. Résolument anti-égalitaire (à l’image de la vision de la nature décrite par les tenants du darwinisme social), Brunet veut substituer aux classes sociales un système de classes biologiques. Il propose de forger une « élite biologique », laquelle dirigerait la destinée de la Nation à travers une « démocratie organique et exécutive » reposant sur une hiérarchie sociale stricte. Comme l’explique Brunet, « il faut que la société accepte une nouvelle morale fondée sur le culte de l’énergie, de la force, de la vitalité et de la beauté, ce qui la force à ne plus se complaire dans la dégénérescence biologique, attitude qui joue évidemment en faveur des êtres inférieurs au détriment des êtres supérieurs. Notre civilisation a placé le faible sur un piédestal : elle le secourt par tous les moyens moraux et matériels. À la longue, cela finit par condamner les faibles à leur condition. En fait, il faudrait que l’État soit organisé en fonction des êtres forts et non en fonction des êtres faibles »17. S’appuyant lui aussi sur Alexis Carrel, Brunet va au bout de sa pensée : « Pour la perpétuation d’une élite, l’eugénisme est indispensable. Il est évident qu’une race doit reproduire ses meilleurs éléments » pour arriver « à la production d’individus plus forts, mais aussi de familles où la résistance, l’intelligence et le courage seraient héréditaires. Ces familles constitueraient une aristocratie, d’où sortiraient probablement des hommes d’élite »18. Et qui sont les « déchets biologiques » à stériliser? Brunet nous répond : « ceux qui portent un trop lourd fardeau ancestral de folie, de faiblesse d’esprit ou de cancer ».19

Brunet capitalise sur son premier livre pour propulser le Mouvement Naturiste Social à l’avant-scène. En 1971, il fonde l’Ordre Naturiste Social de Saint Marc l’Évangéliste, destiné à récompenser « l’élite naturiste » québécoise. L’organisme se présente comme « un ordre d’élite, à caractère chrétien, essentiellement hiérarchique, qui exige de ses membres une parfaite solidarité et une très grande discipline physique, morale, intellectuelle et spirituelle »20. Brunet développe également plusieurs campagnes de masse, comme le Front Commun Contre la Fluoration (1972) ou le mouvement Offensive pour la Vie (1974), un groupe de lutte contre l’avortement qui organisera plusieurs manifestations contre « le tandem Morgentaler-Lise Payette qui préconisent l’avortement institutionnalisé au détriment des valeurs morales et de la survie démographique du peuple québécois »21.

Une machine à imprimer de l’argent

Avec de tels programmes, on aurait pu penser que Brunet ou Baugé-Prévost se retrouveraient rapidement confinés dans les marges de la société. Rien de tel ne s’est produit. Tous deux font désormais partie de la culture mainstream à travers leur association avec Pierre Péladeau, le fondateur de la multinationale Québécor. Les liens entre Péladeau et Brunet remontent aux années 1970. C’est grâce aux conseils du PDG de Québécor que Brunet parvient à structurer sa chaîne de magasins Le Naturiste J-M.B., entreprise qui le rendra millionaire. Péladeau lui ouvre également les pages du Journal de Montréal en 1978, puis du Journal de Québec en 1980 : « chaque jour, près de un million de lecteurs lisent désormais ses articles de vulgarisation »22, ce qui permet évidemment de mousser les ventes des produits de sa chaîne de magasins. Quant à Baugé-Prévost, il publie à partir de 1993 plus d’une demi-douzaine de livres aux Éditions Québécor, délaissant peu à peu sa propre maison d’édition. Il s’arroge également le titre de « doyen » de la naturothérapie au Québec, ce qui lui confère un prestige certain au niveau des services de formation qu’il continue de prodiguer à une clientèle toujours croissante. Si l’empire Péladeau ne se soucie guère d’avoir sous son aile un nazi impénitent et un facho eugéniste, c’est que les « médecines douces » font vendre des tonnes de copies (pour reprendre le jingle publicitaire de Vidéotron). Des études récentes, citées par Radio-Canada, révèlent que 71% des Canadiens consomment au moins l’un des 40 000 produits portant le sceau des « médecines alternatives », ce qui représente un marché de 2,5 milliards de dollars annuellement. Pas étonnant que Pierre Péladeau ait flairé la bonne affaire. Son faible pour les thèses de la droite nationaliste n’a probablement pas nuit non plus…

Certains s’objecteront en disant que la culture de masse n’a récupéré qu’une partie du discours de Baugé-Prévost et de Brunet, laissant de côté les aspects plus sulfureux de leur pensée. C’est sans doute le cas. Mais quand on y regarde de plus près, on peut voir dans les commentaires de certaines personnalités publiques (pensons aux propos de l’animateur de radio Jeff Fillion sur les personnes handicapées) le spectre de l’eugénisme et du darwinisme social. Le développement des « médecines douces » et de l’industrie des « produits naturels » s’est fondé sur une critique de la médecine officielle, de l’industrie pharmaceutique et de l’agro-business. Toutefois, il est préoccupant de constater qu’une partie de ce mouvement se drape dans le mysticisme et adopte même parfois des postures idéologiques inégalitaires, essentialistes ou réactionnaires. Évidemment, la perspective écologiste ne saurait être réduite à ces dérapages. Le travail effectué par Biehl et Staudenmeier, pour ne citer que ces deux auteur-e-s, vise précisément à combattre l’influence corrosive des idées d’extrême droite au sein du mouvement écologiste et de la société en général. Il importe de poursuivre sur cette lancée si l’on veut éviter que les délires d’un Brunet ou d’un Baugé-Prévost ne deviennent réalité.

Michel Nestor (NEFAC-Québec)

  • 1. Tiré du site web de l’Ordre des naturothérapeutes du Québec (http://www.onaq.net).
  • 2. Les naturopathes et les naturothérapeutes du Québec s’affublent du titre de « docteur » même si leurs études ne sont sanctionnées par aucune université ou faculté de médecine, mais bien par leurs propres centres de formation privés. Mais puisque ce titre confère un capital symbolique assez prestigieux à celui ou celle qui le porte en plus d’inspirer confiance à la clientèle, pourquoi s’en priver?
  • 3. La Presse, 14 mai 1997, p. A5
  • 4. À propos du courant national-catholique, voir l’article « Retour vers le passé : portrait de l’extrême droite au Québec » dans Ruptures, numéro 4 (été 2004). Cet article est également disponible sur notre site internet.
  • 5. Baugé‑Prévost, Jacques (1999), L’abus des médicaments et ses dangers, Québécor, p. 123
  • 6. Laurentie, numéro 101, septembre 1958, pp. 227-230. Disponible sur le site http://www.independance-quebec.com
  • 7. L’Action Française est une organisation monarchiste et ultra-nationaliste, créée à Paris en 1899 et dirigée jusqu’en 1952 par Charles Maurras.
  • 8. Le Mouvement hygiéniste laurentien, fondé en 1961, changera de nom en 1965 (pour devenir la Société d’hygiène naturelle), 1969 (pour devenir l’Ordre des praticiens(nes) de médecine naturelle) et 1974 (pour devenir l’Ordre des naturothérapeutes du Québec). Baugé-Prévost en est resté le dirigeant toutes ces années. Selon Jean-Claude Magny, auteur du livre « La naturopathie apprivoisée », le Mouvement hygiéniste laurentien a permis d’associer la naturothérapie à un courant raciste.
  • 9. Dossier Barbeau-Brunet : scandale de la naturothérapie au Québec, Société d’hygiène naturelle du Québec, non daté, 3 p. Je tiens à remercier Eric Cartman pour m’avoir transmis ce document, de même que plusieurs autres informations pertinentes à la rédaction de cet article.
  • 10. Lebourg, Nicolas (2001), « L’invention d’une doxa néo-fasciste : le rôle de l’avant-garde nationaliste-révolutionnaire » in Domitia, numéro 1. Disponible sur le site http://www.phdn.org.
  • 11. Baugé-Prévost fait enregistrer ce nom auprès du Registraire des entreprises du Québec en 1971. Il le conservera jusqu’en 1986.
  • 12. Baugé‑Prévost, Jacques (1973), Le Celtisme, Éditions Celtiques, Montréal, pp. 124-125
  • 13. Ibid, p. 41
  • 14. Ibid, p. 139-140
  • 15. Brunet, Jean‑Marc (1969), La réforme naturiste, Éditions du Jour, Montréal, p. 11
  • 16. Ibid, p. 20
  • 17. Ibid, p. 92
  • 18. Ibid, p. 96
  • 19. Ibid, p. 95
  • 20. Stafford, Jean (1976), « Analyse et critiques de l’idéologie naturiste » in Critère, numéro 14 (disponible sur le site www.agora.qc.ca)
  • 21. Côté, Jean (1982), Jean-Marc Brunet : la force et la santé, Éditions de Mortagne, Côté, Jean (1982), Jean-Marc Brunet : la force et la santé, Éditions de Mortagne, Boucherville, p. 253
  • 22. Ibid, p. 411