Autodéfense : la domestication de la violence comme stratégie d'émancipation

Nous vivons sous les contraintes du capitalisme et du patriarcat. La dynamique capitaliste tend non seulement à concentrer les ressources et les moyens de production entre quelques mains, elle met également les outils de la violence à leur service. La dynamique patriarcale attribue non seulement les rôles sociaux les plus valorisés et les meilleurs salaires au genre masculin, elle lui attribue également de préférence les attitudes agressives.

Dans de telles circonstances, une personne, ou une communauté, ne peuvent être complètement libres qu'à la condition de briser ces monopoles de la violence. La neutralisation des outils de la violence par leur réappropriation, tout comme la réappropriation des outils du travail, devrait à la fois être un des moyens et un des buts d'une stratégie anarchiste d'émancipation.

À court terme, développer des aptitudes relatives à l'autodéfense personnelle est un moyen d'augmenter ses chances de résister aux différentes attaques physiques susceptibles de se présenter aux militant-e-s anarchistes. Le néo-nazisme, le gay bashing et les agressions sexuelles sont des réalités auxquelles est parfois confronté notre mouvement politique... tout comme nous pouvons être la cible de ces dynamiques oppressives.

À moyen terme, développer des tactiques de défense pourrait aider à renforcer considérablement une ligne de piquetage, empêcher la déportation de sans-papiers, défendre un squat contre une éviction, diminuer le nombre d'arrestations dans une manifestation et repousser des policiers anti-émeute.

À (très) long terme, développer une stratégie de défense à grande échelle et démocratique pourrait être utile dans l'éventualité d'une confrontation avec des forces réactionnaires de type militaire.

La droite est très en avance sur la gauche en ce qui a trait à l'autodéfense. Pourquoi ne pas la rattraper?

Éthique

Selon le cas, la violence peut être légitime ou non. On s'entend généralement pour dire qu'une personne ou une communauté a le droit moral d'employer la force nécessaire à la défense de son « intégrité physique ». Plusieurs qualifient aussi comme un droit, voire un devoir, le fait de défendre les libertés de chacun, telles que définies par la pensée libérale. L'idéologie communiste libertaire renchérit en déclarant légitime le combat contre le vol organisé et l'oppression caractéristiques d'un système où les moyens de production sont contrôlés par une classe minoritaire.

Ainsi, l'attaque peut parfois être une défense légitime. Dans un contexte d'oppression systématique, l'autodéfense ne se conçoit pas uniquement à court terme : une tactique de guérilla contre une armée d'occupation, par exemple, si elle est efficace, est légitime. Évidemment, tuer des innocents ne peut jamais être justifiable : la question est de savoir qui est innocent et qui ne l'est pas...

Espérons qu'une organisation sociale anarchiste tendrait à prévenir les crimes plutôt qu'à les punir. Si « se faire justice soi-même » n'est pas une attitude socialement viable, l'alternative, un système de justice réellement objectif et indépendant, est un moindre mal très difficile à atteindre.

Barrière psychologique

En contexte d'entraînement, l'autre est partenaire. En contexte de compétition, l'autre est adversaire. Mais dans certains cas, l'autre devient agresseur. Échouer à faire cette part des choses signifie souvent échouer à se défendre.

Nous avons tous et toutes la capacité d'identifier les situations d'agressions où l'autodéfense est légitime, mais cette capacité est souvent étouffée par des réflexes de déni. Particulièrement en ce qui a trait à la sexualité, tant les hommes que les femmes apprennent à nier les situations d'agression. Se dire : « Je ne suis pas en train d'agresser. » ou « Je ne suis pas en train d'être agressé-e. », alors que c'est précisément le cas, est une attitude à combattre lorsqu'on veut se libérer des schèmes d'oppression patriarcale et d'agressivité en général.

Une fois une situation d'agression admise, il faut être capable de composer avec. La grande majorité d'entre nous éprouvons de la difficulté à frapper quelqu'un d'autre, ce qui est évidemment une bonne chose. Cependant, pour toute personne désirant domestiquer la violence, s'en approprier les outils et la légitimité, frapper et être frappé doivent devenir des gestes connus, pour ne pas dire « normaux ».

Ainsi, un des objectifs d'un entraînement d'autodéfense est d'abaisser les barrières psychologiques associées au fait de causer de la douleur. Alors qu'un camp militaire s'occupe de cette tâche de façon mécanique et cruelle, un entraînement anarchiste peut très bien s'en occuper de façon mutuellement respectueuse et progressive.

Traditionnellement, les arts martiaux ont adressé cette question en utilisant des méthodes d'entraînement qui ne sont pas adaptées à la vie d'une personne qui doit se lever en un seul morceau chaque matin pour aller travailler. Certains arts martiaux ont été modifiés afin de les rendre mainstream et accessibles, perdant du même coup une partie de leur pertinence sur le plan de l'autodéfense, allant parfois jusqu'à éliminer tout contact physique. Les arts martiaux contemporains, d'un autre côté, répondent généralement au besoin d'abaisser la barrière psychologique liée au fait de causer de la douleur en utilisant des méthodes progressives et des équipements de protection, tout en portant une attention particulière au réalisme de l'entraînement.

Pour des raisons d'efficacités et afin de respecter les capacités de chacun-e, un entraînement d'autodéfense anarchiste devrait donc s'inspirer des méthodes d'entraînement modernes et rester sceptique face aux arts martiaux traditionnels (karaté, kung-fu, taekwondo...).

Genres et arts martiaux

De nombreux gestes propres aux arts martiaux ne correspondent pas au modèle féminin traditionnel. Même les modèles de femmes combattantes que l'on nous propose au cinéma portent des talons hauts (pensez à Charlie's Angels). Notre empêtrement dans ces modèles et ces genres est un obstacle réel à notre développement.

Ceci dit, s'entraîner avec des femmes, et donc, forcément, se faire botter le cul par elles, est un excellent moyen pour tous et toutes de remettre en question de potentielles idées sexistes. Un pré-adolescent qui pratique le judo avec les filles de sa classe (qui sont souvent plus fortes que les gars à cet âge) apprend à juger quelqu'un par ses aptitudes et non par son genre.

Nous devons espérer qu'une communauté anarchiste échappe aux attitudes machos caractéristiques de plusieurs clubs d'arts martiaux et réussisse à mettre les pendules à l'heure au sujet des aptitudes physiques des différents genres dans le contexte d'un entraînement d'autodéfense.

Approche sportive

Le bienfait le plus concret d'un entraînement d'arts martiaux est probablement le développement d'une bonne forme physique. Si la capacité cardiovasculaire est importante pour toute activité physique (et intellectuelle!), en situation de combat, elle est cruciale et devrait être développée en conséquence.

Courir est à la fois une excellente technique d'autodéfense et une excellente méthode d'entraînement. Malheureusement, pour plusieurs, courir est soufrant et ennuyant. Les arts martiaux sportifs (kick-boxing, lutte, jiu-jitsu/judo...) ont l'avantage de pouvoir être vécus comme des jeux : l'entraînement devient alors ludique, plus facile et moins demandant.

En plus d'être une occasion de divertissement, faire du sport ensemble est un moyen de mieux se connaître, de resserrer les liens. Quelqu'un a dit un jour qu'on ne connaissait vraiment une personne qu'après s'être battu avec. Un pacte de confiance semble en effet se créer entre deux partenaires pratiquant des gestes potentiellement dangereux l'un pour l'autre. Il est ainsi difficile de s'entraîner avec quelqu'un sans lui faire confiance. Le pacte de confiance ainsi créé peut plus tard se révéler utile dans le cadre de situations critiques associées à certaines activités militantes.

De plus, les arts martiaux sportifs tendent naturellement à être à la fois sécuritaires et compétitifs. Les techniques qu'ils développent pour la compétition sont constamment exercées avec des partenaires qui résistent, bougent et contre-attaquent à près de 100% de leurs capacités. Autrement dit, les arts martiaux sportifs sont peut-être composés de techniques moins dangereuses que les arts martiaux « purs », mais celles-ci sont hautement entraînables, ce qui leur assure une certaine efficacité.

Enfin, si, comme le dit le bonhomme bleu, faire du sport stimule le cerveau, chasse la dépression et permet d'abattre plus de travail, est-ce que les anarchistes en forme seraient de meilleurs anarchistes?

Choix des armes

Les agressions contre lesquelles nous devons apprendre à nous défendre peuvent prendre plusieurs formes. Le contexte dans lequel nous vivons, en Amérique du nord au vingt-et-unième siècle, nous force à considérer tant le combat à mains nues que les agressions à mains armées. Si le spectacle des escarmouches alcoolisées auquel nous ont relativement habitués certains soirs de fins de semaines implique rarement des blessures graves, les agressions criminelles préméditées, d'un autre coté, impliquent presque forcément une arme.

Le combat à mains armées (excluant les armes à feu) devrait être un des premiers sujets d'étude d'une personne intéressée à l'autodéfense. N'importe quelle arme peut constituer un avantage et il est souvent possible de mettre la main sur une arme improvisée. De plus, savoir se défendre contre un agresseur sans arme n'implique pas savoir se défendre contre un agresseur armé, mais l'inverse est un peu plus vrai.

Les différents arts martiaux philippins (escrima, kali) sont généralement considérés comme étant les plus efficaces et réalistes en ce qui a trait au combat à mains armées. Il est possible d'appliquer les principes de l'approche sportive dont nous avons discuté plus haut à ces arts relativement traditionnels : l'utilisation d'équipement de protection, de faux couteaux et de bâtons au lieu de vrais couteaux et de machettes, par exemple, et la pratique systématique du sparring, qui permet de tester ses aptitudes contre des partenaires qui résistent et contre-attaquent sans schémas pré-établis.

Il faut garder à l'esprit que le maniement d'une arme n'est pas à priori une danse. Apprendre à frapper, couper ou désarmer quelqu'un et à ne pas se faire rendre la pareille devraient être les objectifs principaux d'un entraînement d'autodéfense impliquant des armes.

Rôle d'une organisation anarchiste

Il est permis de croire que les membres d'une communauté qui s'entraîneraient physiquement de manière collective seraient en meilleure santé et formeraient des rangs plus serrés. Un des rôles d'une organisation anarchiste n'est-il pas d'offrir les ressources nécessaires à la formation de ses membres? Dans le cadre d'une formation en autodéfense, ces ressources pourraient être : un encadrement adapté aux besoins des militant-e-s, un milieu dénué d'attitudes autoritaires et sexistes, de l'équipement de qualité, et, surtout, du temps! Être en bonne forme physique demande des efforts quasi-quotidiens, or avec la propagande à écrire, les affiches à poser, les événements à organiser et les réunions à fréquenter, peu d'entre nous ont le luxe de se payer une heure de sport par jour...

C'est pourquoi je crois que le temps et l'argent que nous consacrons collectivement et consciemment à l'autodéfense ne sont pas suffisants.

Je trouve bonne l'idée d'organiser des activités « para-militantes » sportives loin des bars, comme des tournois de sport d'équipe les fins de semaine. L'objectif de ces activités ne devrait cependant pas être de mesurer par une compétition le talent des différents individus et collectifs anarchistes de la région, mais plutôt d'apprendre collectivement. Les différentes formations pour les femmes sur la prévention des agressions sexuelles sont évidemment un exemple à suivre. Pourquoi ne pas mettre sur pied, ou favoriser l’élaboration de séances locales et régulières d'entraînement à l'autodéfense par et pour des anarchistes? Le savoir-faire dans ce domaine, comme dans tout autre, se développe graduellement et par la pratique. J'anticipe le jour où nous organiserons des combats amicaux entre les différents collectifs de la Nefac!

Donner collectivement de l'importance à l'autodéfense apporterait des résultats positifs sur notre action politique à court, moyen et long terme. Ces efforts contribueraient également à la construction de cette communauté anarchiste dont on rêve ou fait parfois allusion, espace d'entraide, de partage des ressources et du travail relatifs à nos objectifs communs.

Flap (NEFAC-Sherbrooke)

Merci aux camarades d'escrima de Montréal.