Entrevue : « Ainsi squattent-elles »

Une nouvelle initiative féministe libertaire voit le jour à Québec

Un groupe de militantes féministes libertaires de Québec a récemment décidé de monter un nouveau projet : « Ainsi squattent-elles ». Cette émission de radio hebdomadaire sera diffusée tout au long de l’été sur les ondes de Radio Basse-Ville1. Nous avons rencon­tré quatre membres du collectif, Marie-Hélène, Véronique, Joelle et Évelyne, pour qu’elles nous parlent plus en détail de cette initiative.

Vous avez décidé de privilégier la radio pour exprimer vos idées et la non-mixité comme mode d’organisation. Qu’est ce qui a motivé ces choix?

On est plusieurs à avoir fait de la radio au cours des dernières années. Ce projet d’émission nous amène à en faire différem­ment. Contrairement à l’écrit qui prend souvent une large place dans nos vies, que ce soit au travail ou dans nos études, la radio permet une prise de parole plus directe et plus souple. On n’avait pas le goût de for­mer un collectif non-mixte où passerait l’es­sentiel de notre implication politique. Nous sommes pour la plupart déjà impliquées dans différentes luttes. Par contre, le fait de créer un espace non-mixte est une réponse à une certaine frustration avec les rapports de genre auxquels nous sommes confron­tées dans d’autres collectifs. Ce n’est pas la première fois que nous mettons sur pied ce genre d’initiative. Il y a deux ans, nous étions plusieurs à s’être réunies dans une assemblée générale des féministes libertai­res de Québec. Il faut bien le dire, les porte­étendard du mouvement libertaire sont souvent masculins. Avec l’émission de radio, on veut prendre la parole et permet­tre à d’autres femmes de le faire égale­ment. Mais au delà de tout ça, il y a aussi le plaisir de se retrouver entre nous. Ces moments de « social », moins formels que les réunions, sont aussi devenus très importants.

Vous êtes plutôt nombreuses dans le collectif (une douzaine de personnes) et vous provenez d’horizons divers. Est-ce que ça pose un défi particulier?

C’est vrai qu’on n’est pas nécessairement impliquées dans les mêmes luttes. On a des expériences différentes, y compris au niveau de la radio. Certaines n’en ont jamais fait tandis que d’autres animent des émissions sur une base hebdomadaire. Il faut aussi concilier les champs d’intérêt pour que chacune se retrouve dans « Ainsi squattent-elles ». Mais au delà de ça, il y a la question de la prise de parole qui demeure présente et qui pose un défi, même dans un collectif non-mixte. C’est important de débattre collectivement, de sortir du non-dit, de cette tendance à vou­loir régler les choses en privé à deux ou trois une fois la réunion terminée. Le dan­ger de tomber dans l’informel, c’est le propre de tous les collectifs. Le fait d’être nom­breuses pose aussi le défi de l’auto-apprentissage. On souhaite partager nos savoir-faire, comme par exemple au niveau de la mise en onde de l’émission. Mais va-t-on réussir à le faire pleinement ? On met la barre assez haute, car après tout, on fait un paquet de trucs à part la radio! Mais à date, en tout cas, être douze personnes à travailler sur ce projet au lieu de deux ou trois, c’est vraiment enrichissant.

Quels sont les thèmes que vous souhai­tez aborder?

C’est super vaste. À la base, on ne se res­treint pas. Bien sûr, on a le goût d’explorer et de parler de ce qui nous est cher. En gros, l’émission cherche a donner plus de visibilité au développement d’alternatives. On veut parler entre autre de ce qui se fait dans le mouvement des squats en Europe, de l’auto-santé, d’expression artistique, d’auto-organisation (le D.I.Y.), etc. La musi­que (engagée) va occuper environ 40% du temps de l’émission. On veut prendre le temps de la mettre en contexte, de la faire parler. Nous voulons également utiliser dif­férents modes d’expression pour traiter d’une question, pas juste à travers des arguments. Si on parle de la situation des sans-papier, il y a moyen de puiser dans la musique, la poésie, la littérature pour abor­der la question. Par ailleurs, comme c’est aussi une émission estivale, il y aura un petit côté ludique, de l’humour et (pourquoi pas!) des dégustations de cocktails ! Mais on reste, avant tout, une émission politique.

La question de l’autogestion semble être au coeur de votre démarche. Quelle est votre vision à ce sujet?

On n’a pas fait le débat pour s’entendre autour « d’une » définition de l’autoges­tion, qui est devenu un terme galvaudé. Pour certaines, l’autogestion veut dire reprendre le pouvoir sur nos vies à défaut d’un autre terme pour mieux décrire ce pro­cessus. Ça s’inscrit dans une démarche pour se libérer de l’aliénation et de l’oppres­sion qui peut prendre plusieurs formes, individuelles et collectives. Pour d’autres, c’est une prise en charge des formes de résistance : s’organiser au lieu de se faire organiser. Finalement, il y a aussi une conception plus « matérialiste » où l’auto­gestion est vue comme une transformation radicale du mode de production (ex : la prise en main d’une usine par les travailleu­ses et les travailleurs). Même si il y a des divergences de point de vue, on va quand même dans le même sens au niveau du contenu : on se bat pour que de plus en plus de monde aient de plus en plus de pouvoir collectivement sur leurs conditions de vies.

Quel regard portez-vous sur le mouve­ment féministe à Québec?

Les manifestations les plus grosses, comme celle du 8 mars, sont souvent monopolisées par les grands regroupe­ments et les syndicats, comme si c’était leur chasse-gardée. Ce contrôle (avec encadrement d’un service d’ordre et consi­gnes très strictes) fait en sorte que la plu­part des actions organisées par ce courant ne nous rejoignent pas. On est plusieurs à ne plus aller à ces rassemblements. Quand il y a des femmes qui s’organisent de façon autonome autour d’une lutte, elles se font souvent tasser par ces groupes. Difficile dans ces conditions de trouver sa place. Bien sûr, on est capable de s’impliquer aux côtés de féministes qui ne sont pas néces­sairement libertaires. Par exemple, plu­sieurs membres du collectif ont déjà orga­nisé des manifs avec d’autres féministes radicales, comme « La rue, la nuit : fem­mes sans peur ». Mais malheureusement, le discours officiel est difficile à dépasser. D’où la nécessité de s’organiser, comme libertaires, sur nos propres bases.

Au-delà de l’émission de radio, pensez­-vous donner d’autres suites à votre projet?

Ça va sans doute déboucher sur quelque chose. Mais quoi ? Ça fait longtemps qu’on désirait créer un espace non-mixte comme celui-là. Ce ne sera sans doute pas un collectif à part entière, mais différentes initiatives vont peut-être voir le jour de cette façon. Le fait de mieux se connaître les unes les autres permet de l’imaginer. Le processus ne fait que commencer... À suivre !

Propos recueillis par Michel Nestor

  • 1. CKIA, la radio la plus à la gauche sur la bande FM ! Vous pouvez écouter en direct l’émission « Ainsi squattent-elles » le mercredi à 18h00 en syntoni­sant le 88,3fm à Québec ou sur le site web http://www.meduse.org/ckiafm