L’Euguélionne

Ces livres qui bouillonnent sous la poussière endormie des bibliothèques décoratives.

L’Euguélionne est un livre féministe publié en 1976 par Louky Bersianik. Ce livre fit l’effet d’une bombe à cette époque et s’est malheureusement retrouvé au fond d’une bibliothèque de bar, sans que jamais on ne m’en fit part dans mes cours de littérature. Et pourtant!

L’Euguélionne, une extraterrestre qui arrive sur Terre pour trouver son équivalent masculin, réalise rapidement la suprématie mâle, «l’Homme» qui rend étranger et moindre tout ce qui lui est différent. Et c’est à partir de ce filon que l’Euguélionne passera en revue quelques centaines d’idées reçues sur la femme et la domination de l’homme au sein de l’humanité. Il faut par contre reconnaître que les premiers pas de cette science fiction semblent un peu clichés, un peu faciles ou simplement qu’on imagine mal cette Euguélionne et son monde extraterrestre. Il faut dire que tout cela nous apparaît un peu lourd. Et c’est à ce moment que l’on comprend que nos balises sur le réel et la fiction ne tiennent plus, qu’elles doivent tomber, que cette lecture sera un exercice en soi tant par sa densité que par son propos. L’Euguélionne est une désarticulation complexe et forte de la pensée patriarcale, de sa «boursouflure» et de sa mainmise sur le deuxième sexe. Je place ici deux simples citations, mais elles en disent trop peu sur l’effet de la confrontation avec ces mécanismes de pensée surfaits.

«Et combien haut ces pères avaient-ils chanté la victoire d’un seul, de celui qui avait réussi à pénétrer de force dans l’enceinte... Les fils allaient-ils douter à présent du pouvoir du vainqueur? Allaient-ils se demander si l’ouverture qui s’était ainsi faite tout à coup, n’avait pas dépendu aussi de la place assiégée, de sorte que cette place ne s’était pas laissé envahir? Et si c’était elle qui avait décidé de laisser passer un seul de ses assaillants, un en particulier, n’était-ce pas parce qu’elle avait su tenir en respect cette foule grouillante autour d’elle?», l’Euguélionne expliquant la fécondation de «l’oeuf Humain», p. 247.

Enfin, l’anarchie, la liberté et l’oppression sont brièvement abordées en cours de lecture, mais ne sont en rien un sujet central. La chose politique et collective demeure au même niveau que l’anatomie, la grammaire et la sexualité, pour ne nommer que ces thèmes. Finalement, la poésie de l’Euguélionne aura su entourer le propos féministe autour d’une force créatrice. Cependant, le choix d’utiliser la science fiction me laisse un peu perplexe, d’autant plus qu’il n’est pas tellement développé. Il faut toutefois avouer qu’il sert le sujet dans l’optique d’une vision carrément externe à la Terre et qui permet un regard d’autant plus critique.

«Les véritables drames historiques ont eu lieu plus souvent sur les tables d’accouchement et dans les officines d’avortement que sur les champs de bataille ou dans les Parlements. Et pourtant, aucun livre d’histoire n’en fait mention, car les femmes ne participent pas à l’histoire.», p.269