Affranchissez cette sexualité qu’on ne saurait voir

Que ce soit clair, ce texte dédié à nous, femmes, est un appel à la réappropriation de notre corps, de nos fantasmes et de notre sexualité. De plus, il ne se veut ni moralisateur, ni thérapeutique.

Tabou, puant, caché, honteux, mal vu, le sexe au féminin a longtemps existé dans le monde sans avoir de mot pour l’expliquer. Au tournant des années 60, on a pu voir les mœurs se détendre et poindre le nez de ce qu’on appellera «la révolution sexuelle». Or comme le dit Élisa Brune dans son excellent livre Le secret des femmes «aucun de ces progrès n’a réussi à combler le fossé entre le plaisir des hommes et le plaisir des femmes.» Et ce, même après le rapport Hite? Et a psychopop des années 80? Que s’est-il passé dans la libération de nos mentalités pour qu’elle ne se rende pas à notre intimité? Après avoir conquis une bonne part du marché du travail et des institutions d’enseignement, comment pouvons-nous déclarer que nous sommes libres alors que plusieurs d’entres nous sommes encore incapables de faire face à notre propre lit? Ouvrons donc les draps que l’on se retrouve en tête à tête avec notre corps.

Parce qu’il s’agit bien là d’un constat récurrent lorsque l’on s’intéresse sur la sexualité féminine : les femmes ne connaissent pas leur corps, ni son fonctionnement. Loin de moi l’idée de faire un abrégé de biologie, quelques livres s’en occupent fort bien. Cependant, il en demeure que de s’asseoir avec un miroir et de voir sa vulve, comment il est fait, la forme des lèvres et l’emplacement du clitoris constituent un premier pas vers l’appropriation de son intimité. Nous trimballons encore avec nous des centaines d’années de sexualité tue et de corps féminins pécheurs, il n’existe encore que très peu d’ouvrages (pertinents) sur le sexe chez les femmes. Nous sommes toujours aux prises avec une éducation sexuelle qui glorifie la masturbation éducation sexuelle qui accepte entres autres la masturbation chez les hommes, mais la nie chez les femmes. Alors, nous nous devons de déconstruire notre éducation sexuelle afin d’en reconstruire une émancipatrice et ouverte aux plaisirs féminins sous toutes ses formes.

Ce qui m’amène d’ailleurs à réfléchir à propos du plaisir sexuel en lui-même. On dit que le tiers des femmes disent atteindre «souvent ou toujours» l’orgasme. Ce qui est en soi très peu, mais le résultat est encore plus frappant lorsqu’on l’oppose à celui des hommes qui se mesure à 90 ou 95%. Cet écart, que dire, ce fossé n’est absolument pas négligeable et fait foi de problèmes vécus par les femmes. Problèmes d’abandon, de stress, de soucis de performance, d’insécurité, d’inconfort face à son corps, les causes sont apparemment aussi multiples que le nombre de femmes insatisfaites. Enfin, que ce phénomène perdure est à mon sens alarmant, que l’on en parle que très peu et qu’autant de femmes n’aient pas accès à l’orgasme représente encore une fois, un écart entre homme et femme. Et il faut dire que l’épanouissement sexuel est un élément fondamental dans notre quête de liberté et d’égalité.

De plus, je refuse qu’en cette journée du 8 mars, nous excluions l’excision de cette réflexion  sommaire sur la sexualité féminine. Les chiffres ne diminuent pas et la pratique s’exerce même dans les pays industrialisés. Les femmes qui sont excisées souffrent de ces pratiques barbares autant physiquement que psychologiquement. Les opérations n’ont pas de suivi médical ainsi, le nombre de femmes aux tissus nécrosés et aux douleurs pelviennes insoutenables est plus qu’inquiétant. Mais ce à quoi aucune d’entres elles n’échappe, c’est la blessure psychologique d’avoir été trahie et mutilée par la famille. Elles n’ont véritablement plus de repère. Coupées d’une part d’elles-mêmes, elles se retrouvent démunies de leur sexualité. D’ailleurs, c’est bien souvent un besoin symbolique et identitaire qui les mène vers la reconstruction chirurgicale de leurs organes génitaux(dont le succès s’avère mitigé).

Si j’ai décidé de parler de sexualité féminine en ce 8 mars, c’est que je crois profondément que notre lutte se retrouve dans toutes les sphères, et ce, même (voire particulièrement) dans notre lit. Aujourd’hui, je lance un appel à l’ouverture et à l’amour de soi, à la découverte de son corps, de ses fantasmes et de ses désirs. Parce qu’en tant que femmes, il faut dès maintenant s’affranchir des codes pornographiques qui envahissent encore et toujours notre imaginaire sexuel. Ils sont le témoignage d’une domination qui perdure et qui empêche l’épanouissement des femmes.

Plusieurs livres très pertinents portant sur la sexualité féminine ont fait surface à différents moments de notre lutte, or peu d’entres eux se sont occupés après le rapport Hite de faire témoigner de manière massive les femmes, de les faire parler de leur sexualité afin d’y voir de façon explicite les bénéfices de la révolution sexuelle. Seule Élisa Brune l’a fait dernièrement et les résultats concluent qu’il n’y a que très peu d’avancement. Ainsi, il serait grand temps de prendre notre sexualité en main, de la façonner à notre image parce que le sexe a un pouvoir : celui de nous affranchir. Et enfin, ne laissons plus jamais des hommes écrire «comment faire l’amour à une femme» pour faire taire à jamais le discours pourvoyeur-chasseur qui sous-tend les relations sexuelles homme/femme. Permettons-nous d’explorer d’autres avenues.

Bibliographie sélective :

BOURCIER, Marie-Hélène (2006), Queer Zones tome 1, Paris, Éditions Amsterdam, 265 pages (à lire les autres tomes aussi)

BRUNE, Elisa, Ferroul, Yves (2010), Le secret des femmes : Voyage au cœur du plaisir et de la jouissance, Paris, Odile Jacob, 320 pages

BRUNE, Elisa (2012), La révolution du plaisir féminin : sexualité et orgasme, Paris, Odile Jacob, 463 pages

FOUCAULT, Michel(1976), Histoire de la sexualité tome 1, Paris, Éditions Gallimard coll. NRF, 211 pages (à lire les autres tomes aussi)

HITE, Shere(1977), Le rapport Hite, Paris, Robert Laffont, 580 pages

Et à voir, le documentaire La promesse du plaisir, À la recherche du point g