Un champ de bataille sur le bout de la langue

Appel à la créativité, à l'articulation des possibles, au pouvoir destrucréateur des mots.

Contre le caractère immuable du français, que nos langues s'insurgent! Le masculin y prime sur le féminin et les adjectifs possessifs y sont inévitables, même pour désigner les personnes. La langue française est un lieu privilégié où le patriarcat se reproduit sournoisement : il se reproduit dans notre bouche, du bout de la langue. C'est comme frencher avec le boss. Dans le champ lexical, l'État s'érige en majuscules, la division sexuelle des genres est grammatically correct et le masculin l'emporte de facto. Pour les féministes libertaires, la combativité s'impose à chaque mot.

La division sexuelle des mots

La  structure même de la langue française repose sur deux catégories de genre qui émergent de la construction sociale du féminin et du masculin.  Alors que pour les objets la référence au genre masculin ou féminin est arbitraire, pour les sujettes animées (vivantes), elle fait directement référence à leur sexe. Dans certaines langues, les catégories de genre réfèrent plutôt aux classes inanimé et animé : il n'y a alors aucun risque qu'une roche ou une cruche soient associées à des êtres humaines. S'il en était ainsi pour la langue française, il serait impossible pour des compagnies comme Daigneau d'annoncer ainsi leur nouvelle cruche d'eau : « la seule cruche que vous voudrez au bureau », ou « tout le monde tourne autour de la nouvelle cruche ». Ça suffit!

Dans le camp conservateur, les règles du patriarcat ont bonne presse : « C'est lourd, lire un texte féminisé ». Évidemment que c'est lourd quand on le fait peu et mal. Cesser de s'agripper aux traditions – qu'elles soient écrites ou orales – implique de sortir de ses zones de confort et de mettre un peu d'efforts!

Comment mettre en scène tant les femmes que les hommes si leur visibilité est structurellement inégale? « C'est trop long à écrire », rechignera-t-on, « Ça a toujours été comme ça, on se comprend, pourquoi changer? ». Contre ces justifications, il apparaît pertinent de rappeler que la prédominance du masculin sur le féminin n'est pas anodine, mais a bien été socialement construite. Dans le texte d'une pétition intitulée Que les hommes et les femmes soient belles! lancée fin mai en France et ayant recueilli plus de 2000 signatures, on apprend qu'en 1676, le père Bouhours – l'un des grammairiens responsable de la mise en vigueur de cette règle – expliquait son choix ainsi : « lorsque  les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte ». Pourtant, poursuit le texte de la pétition, « avant le XVIIIe siècle, la langue française usait d'une grande liberté. Un adjectif qui se rapportait à plusieurs noms pouvait s'accorder avec le nom le plus proche. Cette règle de proximité remonte à l'Antiquité : en latin et en grec ancien, elle s'employait couramment ». Mise en oeuvre, une telle règle pouvait par exemple produire « Ton corps et ta tête sont belles » (Bois-Regard).

Le caractère malléable de la langue, révélé par cette anectode historique, permet d'entrevoir les possibilités qui s'offrent à nous pour la modifier. Et pas besoin d'attendre le succès d'une pétition pour mettre en bouche nos figures de style égalitaires!

Y a-t-elle des libertaires dans la salle?

Le français est structuré à partir d'une société capitaliste et patriarcale depuis bien longtemps. Comme c'est le cas pour tous les systèmes d'oppression, pas de réforme possible. Est-il suffisant de suggérer d'ajouter des marques féminines à des concepts historiquement sexistes? Pire : se réfugier derrière un astérisque ou une note polie en bas de page?

Notre souci d'abolir et de rendre compte des systèmes d'oppression devrait précéder notre envie d'écrire. Ainsi, nous pourrions ensemble développer un langage modelé par notre conception du monde qui rend compte de la multiplicité des êtres humaines et humains.
Alors : Il ou elle? Ils ou elles? Ils et elles sont beaux et belles. Le pronom ILS pose problème, surtout lorsque vient le temps d'écrire un texte qui parle d'un collectif mixte. Son utilisation peut être ambiguë. Mme Françoise Marois, éditrice et professeure en linguistique, a proposé la création d'un nouveau pronom pour la langue écrite : ILLES, réunion du ils et du elles. Le « illes » est un « pronom personnel de la troisième personne du pluriel qui s’utilise afin d’assurer la représen­tativité féminine d’un couple ou d’un groupe mixte de deux personnes et plus ». Ainsi, par exemple : « La grammaire et le dictionnaire sont sexistes, illes méritent donc qu’on les réécrivent ».

Un pansement « couleur peau » (celle des occidentaux?), des vêtements de taille « médium » (celle considérée souhaitable?), « avoir des couilles » (ne pas en avoir implique la lâcheté?) : le langage est normatif. Il n'est pas que patriarcal ou sexiste, il est synonyme d'oppressions de toutes sortes puisque des situations normalisées peuvent être exprimées aisément alors que les mots manquent pour désigner d'autres situations. La rédaction épicène nécessite une réflexion préalable à l'écriture. L'idée n'est pas de remplacer des règles par d'autres, ou de demander à l'Office de la langue française la permission de changer tel ou tel mot. Les mots sont si près de nous, porteurs de sens, politiques, capables de dépasser nos consciences. Agissons directement sur/avec ceux-ci.

Les mots sont les alliés du volubile possible, c'est toute la poésie de la liberté.