Le saccage durable

« Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c'est le courage de comprendre ce que nous savons et d'en tirer les conséquences. »
Sven Lindqvist

Pour un anniversaire, c'est un anniversaire. Pas sûr qu'on ait demandé quelque chose d'aussi spectaculaire. Mais le génie atomique ne fait rien à moitié. En mars dernier, nous avons donc eu droit, et le peuple japonais en premier, à une commémoration de Tchernobyl pleine de panache (de fumées radioactives). Faites chauffer l'uranium, le grand barnum nucléaire rejoue sa meilleure pièce! Non pas celle des contaminations sournoises aux abords des centrales, pas celle non plus des irradiations inopinées de travailleurs et travailleuses mal protégé-e-s, mal formé-e-s, pas plus que celle des fuites radioactives, ni celle des petits scandales autour des conditions d'extraction du minerai ; mais la catastrophe, la vraie. L'oeuvre maîtresse, après la bombe.

Et on n'a pas fini de fêter. Les mois qui vont suivre nous apporteront de nouvelles révélations sur l'ampleur de ce qui se joue à Fukushima. Sans entrer dans les détails, ça risque de donner quelque chose comme ça : « Ah, ça se calme » ... « Ah non, en fait c'était pire » ... « Ce coup-ci c'est bon, on a tout stabilisé » ... « Ah zut, il restait ça aussi » ... « Bon écoutez, de toute façon cette région est inhabitable pour des centaines d'années, alors on pourrait peut-être passer à autre chose, non? »

Mais dans l'ensemble on n'a plus besoin de ces frémissements médiatiques. À qui veut bien le voir, le désastre est déjà là, sous nos yeux, et il nous éblouit. Qu'il soit plus ou moins grave que Tchernobyl, selon tels ou tels critères scientifiques d'évaluation, n'a aucune importance ; qu'il soit de nature différente comme le répètent à l'envie les experts, non plus. Les conséquences sont semblables, et c'est tout ce qui compte.

Pour rappel : des dizaines de milliers de personnes déplacées, une explosion de cancers à venir – en premier lieu chez les sous-prolétaires recruté-e-s on ne sait comment pour aller en première ligne   limiter la casse –, des naissances d'enfants hors normes, une chaîne alimentaire ravagée pour une durée indéterminée. On pensait vivre à l'âge de la rationalité et du progrès triomphant, et voici qu'un accident technologique prend des proportions extravagantes – une fois de plus.

De quoi ébranler quelques certitudes. Enfin, pas partout si l'on en juge par la récente décision de prolonger la durée de « vie » de Gentilly-2. Ailleurs, pour apaiser une opinion publique de plus en plus sourcilleuse vis-à-vis des nuisances du capitalisme  industriel à mesure que celles-ci se font de plus en plus visibles, une armée d'experts, d'expertes et de    seconds couteaux médiatiques monte au créneau  pour entonner en choeur quelques airs connus sur la sûreté de la filière nucléaire, son incroyable rapport qualité-prix, son absence d'émission de CO2, etc. Le disque est rayé, mais le son est à fond – et on espère que vous aimez les chansons françaises.

Et gare si l'on en vient à considérer Fukushima comme une occasion somme toute très, très suffisante pour envisager l'abandon de la filière nucléaire : c'est « manquer de respect aux victimes! » Par une contorsion rhétorique déconcertante, les marchands d'atomes et leurs idéologues, loin de se terrer dans quelque bunker dans l'angoisse d'une saine réaction populaire, plastronnent toujours et décernent les certificats de bonne ou mauvaise consience politique. Et ce n'est pas qu'en France. Pour la saveur locale, nous renvoyons les amateurs et amatrices de vacuité au blog de la baudruche Bock-Coté, pour qui il n'y a « pas vraiment de leçon à tirer » de Fukushima. Et les opinions à Bock-Côté, y a-t-il quelque chose à en tirer? « Pas vraiment. »

De toute façon, pas de panique : si les centrales ne sont pas encore assez sécuritaires, elles vont le devenir grâce au fumeux « audit mondial » proposé notamment par l'amuseur Sarkozy. C'est comme la lessive : avant ça lavait blanc, maintenant ça lave encore plus blanc. Et l'EPR1 que la France tente laborieusement de refourguer au reste du monde lavera encore, encore plus blanc ; en attendant la lessive   ultime, ITER2, le réacteur à fusion censé reproduire en miniature les réactions nucléaires dans les étoiles. Rien de moins. Où l'on voit à nouveau que cette époque de crise capitaliste et écologique est aussi celle de l'irresponsabilité politique et de la bouffonnerie scientiste.

Au fait, maintenant que nous avons passé la grande époque des bombes atomiques et de la doctrine de la dissuasion, le nucléaire, c'est pour quoi faire ? Essentiellement, faire tourner la machine productiviste. D'ailleurs, si certaines centrales doivent un jour être fermées, ce ne serait qu'à condition qu'elles soient remplacées par des centrales au charbon, des barrages, du solaire, des éoliennes, de la géothermie, etc. À quantité égale d'énergie. Pas question de changer nos habitudes, encore moins de remettre en cause notre modèle de consommation. Mais nous en sommes aussi à un point où le nucléaire finit par mener le combat pour son propre compte. Et le changement climatique arrive à point nommé pour lui donner l'occasion de se refaire une virginité.

« Les fous gouvernent nos affaires au nom de l’ordre et de la sécurité. Les fous « en chef » se     réclament du titre de général, d’amiral, de sénateur, de savant, d’administrateur, de secrétaire d’État ou même de président. » (Lewis Mumford)

Le plus tragique dans cette histoire, c'est que nous sommes coincé-e-s avec le nucléaire pour des centaines d'années. Une révolution mondiale aboutissant à l'effondrement de l'ordre dominant, ou une transformation sociale tranquille rendant obsolète toute forme de pouvoir étatique et capitaliste, ne saurait faire l'économie de ce constat : la sortie du nucléaire nécessitera toujours une caste de spécialistes auxquel-le-s il faudra bien faire confiance. Il n'y a pas moyen d'autogérer le démantèlement d'une centrale, pas plus que la gestion des déchets.

Au fait, savez-vous combien de centrales sont nécessaires pour faire fonctionner Google ? Deux, selon certaines estimations. Mais chut, on n'aime pas trop parler de ces choses-là.

  • 1. EPR : European Pressurized Reactor. La prochaine génération de réacteurs proposée par le constructeur français Areva. Ils seront plus sûrs, plus puissants, plus propres, plus beaux, écolo-compatibles, etc. Le prix de leur construction, non encore achevée, a doublé par rapport aux estimations initiales, et l'ASN (autorité de sûreté nucléaire française) a récemment émis de sérieuses réserves quant à la sécurité de ces structures.
  • 2. ITER : International Thermonuclear Experimental Reactor. Reposant sur une technologie complètement différente de celle des centrales actuelles, ce réacteur est censé ouvrir la voie, dans une cinquantaine d'années, à la production d'une énergie plus sûre, plus puissante, plus propre... (cf. (1))