« Camarade » Louis Roy

Après neuf ans à la tête des 300 000 membres de la Confédération des Syndicats Nationaux (CSN), Claudette Carbonneau a récemment cédé son poste à Louis Roy, responsable des négociations dans le secteur public de 2002 à 2011, en tant que vice-président de l'exécutif. Celui qui se plaît à saluer ses collègues d'un « camarade » et qui se prétend de tendance socialiste sera-t-il en mesure d'infuser une bonne dose de combativité à la CSN comme le prédisent certains commentateurs dans les médias?

Depuis la défaite humilitante de la centrale contre l'empire Québécor, entraînant avec elle des dizaines de travailleurs et travailleuses dans la spirale du chômage et de l'incertitude, un examen de conscience s'impose plus que jamais. Dans un tel contexte, tant mieux si le nouveau chef de la CSN est en mesure de mettre en cause le corporatisme, le manque de démocratie et la judiciarisation à outrance des luttes, autant de maux qui à nos yeux minent les possibilités des travailleurs et travailleuses de gagner leurs luttes contre les patrons.

Mais tout de même, permettez-nous d'en douter. La culture de collaboration qui a progressivement édenté les grandes organisations de travailleurs et de travailleuses au Québec et ailleurs n'est pas prête de disparaître à la CSN. Car même si Louis Roy est sincère lorsqu'il exprime un désir de révolution dans les pratiques de son organisation, il aura d'abord à surmonter, sur son chemin, une vaste structure et une armée de bureaucrates de profession. Un chef qui s'attaque à une hiérarchie dont il est à la tête, en voilà une idée saugrenue!

Nous ne prétendons pas que Louis Roy soit pire qu'un autre, mais il nous semble important de ne pas tomber bêtement dans le panneau des discours pompeux. Rappelons que notre cher « socialiste », lors des dernières négos du secteur public, acceptait sans broncher que les ajustements salariaux soient dépendants du niveau de croissance économique! Quel est donc ce drôle de socialisme nouveau-genre qui prône une meilleure répartition... de ce que les patrons n'ont pas encore empoché?!

Les syndicalistes à la CSN qui ont encore à coeur la défense des travailleurs et des travailleuses, plutôt que d'attendre un salut venu d'en haut, auraient intérêt à s'intéresser à l'état lamentable d'innombrables locaux syndicaux, où les principes de solidarité et d'éducation politique ne s'observent plus que sur des vieilles affiches jaunies, sur les murs d'un local dont l'existence même est inconnue de la plupart des       syndiqué-e-s.

Lorsqu'on constate que les assemblées générales ne sont plus que des instances de rubber-stamping des décisions d'en haut, que l'initiative des membres, où elle n'est pas carrément étouffée, est fermement encadrée d'un légalisme paralysant, bref que les travailleuses et travailleurs se sentent géré-e-s par leur syndicat plutôt que l'inverse, on comprend pourquoi les syndicats comme la CSN ont de plus en plus de difficulté à gagner contre les patrons.

En parallèle, les exécutifs locaux, même les plus combatifs, se butent régulièrement à des troupes démobilisées baignant dans l'individualisme ambiant qui agissent en spectateurs et spectatrices de leurs propres luttes. L'exécutif est plus souvent qu'à son tour pointé du doigt lors de défaites, parfois  avec raison, par des membres, qui de leur côté, se déresponsabilisent trop souvent de ces défaites.  Dans un tel contexte, il est difficile de croire qu'un changement d'en haut mobilisera, comme par magie, une base qui se reconnaît de moins en moins dans un syndicalisme dépolitisé voué entièrement à la défense de convention collective et qui s'adapte de plus en plus difficilement au capitalisme du XXIe siècle.  Plus que jamais, la politisation des luttes de la base est nécessaire et cruciale. Mais ce constat n'est pas nouveau, il y a 50 ans, Pierre Vadeboncoeur, alors conseiller syndical à la CSN, écrivait déjà :

« La négociation collective a introduit dans l'histoire du prolétariat un pattern propre à se répéter, donc à remplir à lui seul des années dès lors perdues pour le projet révolutionnaire. La convention collec­tive est l'instrument voulu pour qu'il n'y ait plus, officiellement, efficacement, consciemment, dange­reusement, d'histoire du prolétariat. »

Pour que ça change, ça va prendre une volonté commune de dépasser par la base ces courtiers et courtières de notre force de travail, nécrosé-e-s dans leur stratégie de lobbyisme et de parades spectaculaires. Afin de survivre aux prochaines décennies, la grande machine syndicale devra se renouveller et cesser de livrer ses seules batailles dans les bureaux luxueux des mercenaires juridiques et redevenir l'organisation de lutte par excellence des travailleurs et travailleuses contre le Capital.

Et n'en déplaise au « camarade » Louis, c'est un mouvement qui ne pourra et ne devra pas s'imposer d'en haut.