Propositions libertaires aux syndiqué-e-s du Québec

Mise en garde : cette critique se veut constructive, et vise davantage à remettre en question les méthodes et l'efficacité actuelles de nos organisations ouvrières. Nous emmerdons tout autant que vous les twits de droite et leur propagande anti-syndicale.

Chaque jour, le show des nouvelles est ponctué d'émeutes, de grèves, de résistance contre les plans d'austérité et de relance économique des gouverne­ments. Ailleurs, les peuples se réapproprient la rue, osent paralyser l'économie et attaquer – même symboliquement – l'autorité étatique. Au Québec, la situation est quelque peu différente. Si le portrait global des attaques contre la population est assez semblable à ce qui se fait dans d'autres coins du monde, comment expliquer la déconcertante tranquillité qui règne ici? Sommes-nous plus dociles qu'ailleurs? Tandis que des millions de voix s'élèvent pour réclamer un peu de solidarité et d'humanité, ici, on bêle doucement. Nous adressons donc ces quelques propositions aux syndiqué-e-s du Québec, car nous croyons que le mouvement syndical peut – et devrait! – réapprendre à montrer les crocs.

Alors que la Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services publics a tant bien que mal tenté de résister au dernier budget de marde du gouvernement, les gros syndicats s'occupaient, de leur bord, de leurs négociations. Incapable de comprendre que les services sociaux et les conditions de travail des employé-e-s de l'État sont des obstacles du même ordre pour le gouvernement et ses chums du patronat, l'élite syndicale corporatiste a préféré garder ses distances de la lutte contre les hausses de tarifs et les coupures. Et pendant que les forces progressistes et syndicales échouaient à surmonter leur éparpillement et à organiser une riposte, la droite populiste avait le champ libre pour sa manifestation de rednecks (« cols rouges ») à Québec. Des mois plus tard, plutôt que de se joindre à la coalition déjà en place, les centrales ont finalement décidé de créer leur propre patente : l'Alliance sociale. Et sans vouloir cracher dans la soupe, si ça a pris tout ce temps-là pour arriver à organiser conjointement une parade festive, ce 12 mars, on est en droit de se demander si de véritables moyens de pression seront entrepris d'ici à ce que Jean Charest meure de vieillesse...

Comment ça se fait?

Selon nous, le syndicalisme québécois actuel est en bien mauvais état. Depuis la fin des années 1970, notamment à cause du mirage de la social-démocratie péquiste et de nombreuses lois qui ont carrément neutralisé l'efficacité de nos moyens de pression, les syndicats ont progressivement rangé les armes devant la promesse d'un dialogue d'égal à égal avec l'État et le patronat. À peu près partout où elle n'était pas déjà présente, une clique de spécialistes s'est rapidement mise en place, prenant le contrôle des « affaires syndicales ». S'élevant au-dessus des syndiqué-e-s « ordinaires », ces bureaucrates ont fait de la gestion de nos conditions de travail leur principale activité, perdant du même coup la compréhension de nos réalités de salarié-e-s. Un peu comme les marxistes-léninistes en leur temps, les gestionnaires de notre misère ont fini par (nous faire) croire que c'était à eux de nous dire ce qui était bon pour nous. On en a même vu qui ont fini par défendre le patron, ou demander à « leurs » membres de se tenir tranquilles. Quarante ans plus tard, il faudrait beaucoup de naïveté pour penser qu'il soit possible de discuter sur un pied d'égalité avec les boss. C'est encore et toujours les mêmes qui ont le gros bout du bâton, et ça ne changera certainement pas tant qu'on confiera à d'autres la responsabilité de défendre nos droits.

Et qu'est-ce qu'on fait?
(pour sortir de la léthargie)

Pour améliorer nos conditions de travail et, à terme, se débarrasser des pourris qui nous mènent par le bout du nez, l'organisation ouvrière doit selon nous comprendre trois éléments : combativité, démocratie directe et autonomie.

Le capitalisme étant ce qu'il est, l'organisation du travail est marquée par une division évidente entre la classe patronale et nous. C'est d'abord par obligation que nous échangeons notre travail contre un salaire : le loyer, l'épicerie et les factures à payer ne nous laissent pas d'autre choix. Les boss, de leur côté, n'ont d'yeux que pour leurs profits, et nous ne sommes finalement qu'un investissement leur permettant de s'enrichir. Ces intérêts divergents font en sorte qu'il n'y a pas lieu, selon nous, de parler de conflits de travail qui surgissent de temps en temps, mais bien d'une lutte permanente entre employeurs et salarié-e-s. C'est pourquoi il faut réapprendre à mettre suffisamment de pression sur l'employeur pour obtenir satisfaction, à frapper là où ça fait mal, à cesser de se limiter à ce qui est légal pour enfin faire ce qui est légitime. À titre d'exemple, au plus fort de la récente crise économique, en France, des patrons séquestrés par leurs employé-e-s ont rapidement cédé aux demandes de ceux et de celles-ci. Sans croire naïvement que la classe ouvrière du Québec prendra dès demain matin le patronat en otage, l'anecdote démontre qu'avec un peu d'audace et d'imagination, on peut parvenir à nos fins, même en ces temps d'austérité.

Évidemment, cette combativité ne tombera pas du ciel, et c'est à chacune et chacun d'entre nous, au quotidien, de défendre de telles avenues. C'est pourquoi il nous paraît crucial de se doter d'espaces où il sera possible d'organiser le changement de cap. Car au-delà des luttes et des actions ponctuelles, le syndicalisme implique un dialogue et une auto-éducation constante par l'ensemble des salarié-e-s. La réflexion sur nos conditions de travail, les solutions et les moyens d'action, ne peut pas demeurer la chasse gardée des exécutifs et des directions. Plutôt que d'être des réunions de rubber-stamping, les assemblées générales doivent redevenir des lieux où les débats et les discussions politiques et tactiques sont encouragés. Les exécutifs doivent cesser d'être de simples courroies de transmission des mots d'ordres qui viennent d'en haut et reprendre leur place en tant qu'instance d'animation de la vie syndicale et d'application des décisions prises par la base.

Face aux structures bureaucratiques et aux chef‑fe‑s du monde syndical, c'est facile de se décourager et de baisser les bras. Sauf que notre résignation est précisément ce qui permet à tout ce cirque de durer. Et si ces pistes de solution ne vous interpellent pas, libre à vous d'en imaginer d'autres. L'important pour rétablir le rapport de force, c'est de réapprendre à réfléchir ensemble, à décider ensemble et à se battre ensemble. Parce que l'idée toute simple qui est à l'origine du syndicalisme est encore vraie aujourd'hui : l'union fait la force.