Les nanotechnologies ou « chérie, j'ai rétréci la politique ! »

Les scientifiques sont trop modestes : s'il existe aujourd'hui une classe qui change le monde, c'est bien celle des chercheur-e-s et des ingénieur-e-s. Ce ne sont pas des gens que nous avons élu, choisi ou désigné. Ils et elles sont là parce qu'il y avait du boulot et qu'il faut bien continuer à fabriquer de la marchandise – c'est la compétition mondiale, que voulez-vous ?

En ce moment se prépare dans les laboratoires la prochaine « révolution ». Scientifique et technique bien sûr, pas politique ni sociale, ou alors par contrecoup, comme effet collatéral. Une révolution, rien de moins. C'est ainsi que les médias nous vendent les nanotechnologies et c'est ainsi que les scientifiques les vendent aux industriels, qui les vendent aux gouvernements, qui les vendent aux médias qui nous les vendent, à moins que ce ne soit une autre combinaison ; on s'y perd.

Les nanotechnologies sont les technologies de l'infiniment petit. Vertige des nombres, on s'occupe ici d'atomes, de constituants de la matière 30 000 fois plus petits que l'épaisseur d'un cheveu. Depuis une vingtaine d'années, il est possible de manipuler individuellement les atomes, de les assembler entre eux, de fabriquer de petits systèmes autonomes. Parallèlement, il devient possible de miniaturiser toujours plus les composants électroniques.

Ces deux approches sont au cœur des nanotechnologies. Dans les deux cas elles rencon­trent des lois physiques nettement différentes de celles que nous connaissons à notre échelle. Les objets nanostructurés sont donc susceptibles d'avoir des comportements inédits, ce qui amuse beaucoup les physiciens et physiciennes, et fait saliver les industriels. Il devient maintenant envisageable de produire des revêtements totalement imperméables, des composants électroniques accélérant notoire­ment la vitesse des microprocesseurs, des capteurs de lumière performants, des médicaments délivrés exactement là où ils sont nécessaires, des dispositifs miniaturisés de Radio Frequency Identification (RFID), des implants cérébraux, etc.

C'est à Richard Feynman, prix Nobel de physique 1965, zélé collaborateur du projet Manhattan [note : pendant la Deuxième Guerre mondiale, le projet Manhattan a permis la fabrication de la bombe nucléaire.], que l'on doit l'intuition fondatrice que le monde des atomes recèle un formidable potentiel technologique. Quand on évoque les nanos, il n'est jamais inutile de citer cet individu scientifiquement brillant et de rappeler sa vision toute particulière du rôle du scientifique dans la société : « Nous n’avons pas à nous sentir responsables du monde dans lequel nous vivons. Depuis lors, je n’ai cessé de me sentir socialement irresponsable et je m’en suis toujours bien porté. » Bien parlé, Dick. Mais combien de tes semblables as-tu influencés ?

À McGill, de nos jours, un chercheur en nanoélectronique organique vient de voir ses efforts récompensés par une breloque honorifique. Il a trouvé un moyen de fabriquer des composants mi-inertes, mi-organiques. Ses recherches sont co-financées par l'US Air Force. Aux États-Unis, la recherche sur les memristors, un nouveau type de transistors prometteurs pour la fabrication d'engins à guidage autonome, est financée par la Defense Advanced Research Project Agency (DARPA). Quant aux capteurs de lumière développés par la Southern Methodist University à Dallas, ils iront équiper les drones et fantassins du futur, mais pourraient tout aussi bien, pourquoi pas, se retrouver un jour dans les appareils vidéo grand public.

Les États-Unis encore, qui ne font rien à moitié, disposent également du très moderne Institute for Soldier Nanotechnology, dont les membres peuvent compter sur le soutien inconditionnel du Foresight Institute, un think tank technoscientiste dont la vice-présidente déclarait récemment : « What you’d want is something that has the destructive chemical action of a chemical weapon, which is really easy to do, combined with sensing and computation, so that when it lands on an object or on a person it can identify that object or person. If it’s a person, [it can] even read their DNA – and then decide whether to implement the weapon or not. » 1. Cela a le mérite d'être clair.

Mais nous sommes là dans l'outrance. Les implications militaires et policières dans la recherche en nanotechnologies sont en général plus discrètes. Il s'agit souvent de financements, de partenariats, de projets communs avec une inévitable composante civile. La même technologie pourra inoculer un poison aussi bien qu'un médi­cament. Le composant RFID utilisé pour marquer les produits, les livres dans les bibliothèques, pourra nous repérer tous et toutes, au besoin. La puce implantée dans le cerveau pour contrer les effets de la maladie d'Alzheimer servira aussi à juguler les pulsions des délinquants sexuels, puis des délinquants tout court, puis des personnes atteintes de troubles mentaux, et enfin, pourquoi pas, de toute personne à risque.

Loin d'être un accident de parcours, la « mauvaise » utilisation des technologies est au contraire financée et réfléchie tout au long de son développement. Après tout, c'est la moindre des choses que le pouvoir dépense convenablement nos impôts. Et nul doute que, là où il y a de l'argent à faire, il y aura des progrès rapides. À charge ensuite aux agences de relations publiques des labos et des firmes, aux cafés scientifiques, aux conférences de vulga­risation, d'expliquer convenablement aux troupeaux de consommateurs et de consommatrices les bienfaits à venir, ceci de façon à éviter un rejet forcément « irrationnel » – et économiquement désastreux.

Aujourd'hui, les laboratoires de physique, de biotechnologies, de neurosciences, d'informatique bruissent de cette révolution en cours. Pourquoi s'opposer à ces recherches, comme cela se fait en France dans les milieux écologiques et certains mouvements politiques radicaux ? Les écolos pourraient répondre qu'au-delà des applications grand public dont la plupart sont bêtes à pleurer, il existe un réel risque sanitaire et environnemental. Le comportement de ces nouvelles substances est insuffisamment étudié et leur dissémination une menace pour les écosystèmes. Certains et certaines insisteront sans doute sur la protection des travail­leurs et travailleuses, car les normes actuelles sont nettement inadaptées. Quelques humanistes pour­raient trouver à redire au projet transhumaniste visant à améliorer les performances humaines à l'aide de l'ingénierie nano et biotechnologique, au prétexte qu'il s'agit d'un nouvel eugénisme. Il est vrai que certains gourous de ce mouvement peuvent trouver une oreille complaisante dans les milieux du pouvoir, voire dans une fraction de nos propres mouvements. C'est le cas de Kevin Warwick, dont les expériences de greffes de composants électroniques qu'il pratique sur lui-même peuvent fasciner les plus technophiles d'entre nous. Un humaniste, soit dit en passant : « Ceux qui décide­ront de rester humains et refuseront de s'améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. » 2. Il y a aussi ceux et celles attaché-e-s à l'idée de liberté, et à juste titre inquiété-e-s par les applications sécuritaires des recherches.

D'autres, enfin, répondront par une autre question : les nanotechnologies, pour quoi faire, et qui décide ? Cette révolution, nous ne l'avons pas choisie. Elle nous est imposée par des choix politiques et nous y sommes éduqué-e-s d'autant plus facilement qu'elle nous promet de ne pas changer notre mode de vie à l'occidentale, mais au contraire de le conforter. Il est temps de demander des comptes et de voir enfin la technologie comme ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : une affaire politique.

Projection d'un film sur les nanotechnologies

La bibliothèque DIRA (Montréal) organisera une projection gratuite du « Silence des nanos », un documentaire sur les nanotechnologies le mercredi 23 mars. Elle sera suivie d'un débat avec un membre de l'ETC Group, un organisme qui travaille sur les technologies et les inégalités.

  • 1. Signal, juillet 2005
  • 2. Libération, 11/05/02