Publiquement nôtres

Pour dépasser l'apparente contradiction d'une défense anarchiste des services publics

Plusieurs personnes pourraient s'interroger, avec raison, sur le caractère contradictoire de la campagne de l'UCL contre la tarification et la privatisation des services publics. En effet, comment peut-on prôner la suppression de l'État et revendiquer du même coup la qualité et la gratuité des services publics? Une telle position est pourtant moins incohérente qu'il n'y paraît…

De prime abord, notre position s’appuie sur une analyse critique du contexte social, politique et économique actuel. En cette période de l’histoire où les moindres parcelles de l'activité humaine et du vivant sont soumises aux diktats du marché, nous considérons que des services publics gratuits constituent, pour le moment, le meilleur instrument pour combler les besoins essentiels de la population (éducation, logement, transport, etc.). En nous positionnant pour l'abolition de la pauvreté et de la précarité, nous luttons pour une meilleure qualité de vie pour tous et toutes, ici et maintenant, au-delà de tout dogmatisme.

De plus, si l'UCL se positionne contre l'État, c'est que celui-ci se présente comme un instrument de choix pour les personnes économiquement privilégiées et opportunistes comme le montre bien la situation actuelle. Or au sein d'une société communiste libertaire idéale, les institutions publiques seraient également de la partie ; ces institutions seraient toutefois sous un contrôle démocratique direct afin que les services soient offerts de manière solidaire et égalitaire dans une perspective d’autogestion des ressources. Ainsi, en luttant pour la gratuité des services publics, nous nous opposons à la gestion marchande qu'en fait l'État, et non à l'idée même de « services publics ».

Il ne faut jamais oublier que, fondamentalement, les services publics représentent — ou plutôt devraient représenter — le don d'une société à elle-même, la forme privilégiée que peut prendre une répartition égalitaire de la richesse et une solidarité sociale tous azimuts. À travers les services publics, la société prend soin — ou plutôt devrait prendre soin — de tous ses membres, et surtout des plus démuni-e-s. Pourtant, les services publics ont une fonction contradictoire: d'une part ils constituent un moyen privilégié pour développer une réelle qualité de vie; d'autre part, ils sont utilisés comme instruments de régulation et de contrôle social utiles aux classes dirigeantes. Ces deux fonctions sont enchevêtrées de telle façon qu'il n'est pas toujours facile d'y voir clair et de les distinguer simplement. Notre objectif n'est pas donc de viser la reconduction éternelle des services sociaux tels qu'on les connait maintenant, mais bien, et précisément, de défendre les instruments qui nous aident à survivre ici et maintenant tout en visant, d'un même souffle, le dépassement de ces institutions afin qu'elles soient sous contrôle populaire.

C'est dans cette optique que ceux et celles qui nous ont précédé-e-s ont lutté pour obtenir les services publics dont nous jouissons aujourd'hui. Puisque ces services ne sont finalement que des résidus des luttes populaires passées, ils doivent être constamment défendus, approfondis et mis en valeur afin qu’à terme ils appartiennent démocratiquement à l'ensemble de la société et soient enfin libérés de la tutelle de l'État et de sa rationalité froide et calculatrice. Si l'histoire nous montre que nous n'aurons que ce que nous prenons, il serait peu conséquent d'abandonner ce qui constitue une des formes les plus développées de notre vivre ensemble.

Certes, les services publics que nous connaissons aujourd'hui devront être radicalement transformés afin de développer leur plein potentiel de solidarité. Or les transformations imposées par l'État libéral actuel nous éloignent grandement de cet objectif. Voilà pourquoi nous luttons pour un accès égalitaire et gratuit à des services publics de qualité : pour en faire le ferment d'une société démocratique qui prend soin de son avenir.