Quand le savoir devient le nerf de la guerre

Le rôle des universités dans le capitalisme avancé

La compétition, ou plutôt la guerre économique que se livrent entre eux les pays capitalistes, atteint un seuil nouveau. Auparavant, on mobilisait des armées industrielles et du savoir-faire productif pour produire au moins cher et ainsi damer le pion à la concurrence. Maintenant, on demande aux universités de développer des innovations productives et de contribuer à la croissance de l’économie. 

Bien sûr, les universités, dans le capitalisme, ont toujours eu un rôle économique : une partie de leur fonction était de former la main d’œuvre. Ce qui est nouveau, cependant, dans le mouvement de marchandisation accrue que l’on a sous les yeux, est le rôle de premier plan dévolu dorénavant à l’école. Elle n’est plus appelée à transmettre un savoir-faire à des gens qui iront par la suite sur le « marché du travail ». Au contraire, l’école elle-même devient un marché des idées, un laboratoire de développement d’innovations permettant de raffiner le capitalisme. L’École de technologie supérieure, par exemple, forme maintenant des ingénieur-e-s en… finance. Ces spécialistes ne font plus des ponts ou des routes, mais des modèles mathématiques pour maximiser l’accumulation de capital.

Cela change considérablement le rapport que l’on a à la connaissance. La culture, le patrimoine, le savoir-faire traditionnels propres à un métier sont balayés au profit de nouvelles concoctions-minute, adaptées just-in-time aux fluctuations des marchés ou à la « demande » venue des « partenaires » d’affaires. Aux profs, François Legault offre des hauts salaires, mais en échange, ils et elles doivent générer de meilleur-e-s élèves avec des hautes notes, sous menace de perdre leur emploi. Pour payer ces hauts salaires, on monte les frais étudiants jusqu’à endetter tout le monde à vie. La prochaine bulle spéculative de l’économie ne sera pas faite de dettes immobilières, mais de dettes d’études pouvant, comme aux USA, dépasser les 100 000$.

Ce n’est pas tant qu’il manque d’argent ou de ressources. Le gouvernement s’est privé de milliards ces dernières années en donnant des baisses d’impôts aux contribuables les plus riches. Il consacre aussi énormément d’argent, plus d’un milliard par année au Québec, à de la recherche subventionnée, le plus souvent en vertu de politiques « d’innovation » qui visent à stimuler le développement économique. Le misérable 300 millions que dégagera la hausse des frais de scolarité pourrait aisément être comblé autrement. Mais en haussant les frais, le gouvernement choisit d’endetter lourdement les nouvelles générations. Qu’on ne s’y trompe pas : cet endettement a d'abord une visée pédagogique disciplinaire. Il faut apprendre aux gens que le savoir est un produit commercial, que l’école est une industrie, qu’on en tire un bénéfice individuel à la manière d’un placement. Et pour cela il faut le payer très cher. Cela décourage en plus de flâner ou de militer politiquemenet durant les études : pas le temps, il faut travailler pour payer les factures. Factures qui augmentent ailleurs que sur nos relevés de frais universitaires. Car, ne l'oublions pas, c'est plus que des étudiantes et des étudiants qui sont attaqué-e-s : ce sont des locataires qui voient leur loyer augmenter et leur facture d'Hydro grimper; des bénéficiaires des services publics de santé qui devront verser une cotisation annuelle; des travailleurs et des travailleuses dont le salaire stagne. 

La nouvelle université dénationalisée et acculturée, l’université de la barbarie, considère que la valeur d’un diplôme se résume à son prix. Le MBA de McGill coûte maintenant 30 000$, avec l’approbation du gouvernement même s’il s’agit d’un viol de la loi. On y enseigne toujours les mêmes idioties managériales, mais maintenant il est bien coté, puisque son prix est gros. Dans une telle perspective, un diplôme de mathématique pure, de théologie, d’histoire de l’art, s’il est obtenu dans une université peu chère, ne sert à rien. Un doctorat sur l’histoire de l’épistémologie de la science physique ne sert à rien non plus : c’est l’histoire humaine en entier, toute la culture qui n’a pas de « valeur » tant qu’elle n’a pas reçu une étiquette de prix. 

La marchandisation de l’université trahit la marchandisation plus généralisée du rapport que nous entretenons avec le patrimoine intellectuel, culturel et scientifique de l’humanité, c’est-à-dire avec ce que nous sommes intimement. Nous n’accordons plus de signification à ce qui n’est pas immédiatement un moyen de nourrir la chaudière de la locomotive de l’économie. Ne voyons nous pas quelle pauvreté d’expérience cette société-machine laisse dans son sillage et prépare pour l’humanité à venir? Désolation de la nature, insignifiance culturelle, perte de repères identitaires…

Nous sommes lancé-e-s sur les chemins de la barbarie, et en course folle. Quand nous n’enseignerons plus rien que la vénération de l’argent dans nos écoles, nous serons définitivement disparu-e-s comme communauté humaine. Qu’y a-t-il d’autre au bout de la logique actuelle? Plus on y met d’argent, et plus l’école devient méconnaissable, triste, hideuse même, à l’image d’un monde qui s’enlaidit à mesure qu’il « s’enrichit » en devenant aveugle à tout ce qui formait la richesse de notre expérience passée. Résister contre la marchandisation de l’éducation, c’est résister contre la commercialisation de l’humain, de la culture, de la nature, du rapport que nous avons avec le reste du monde de la vie. C’est lutter pour qu’un jour, après le calcul, nous puissions rire avec soulagement de ce qu'on nous ait un jour demandé de payer pour penser.