Torontanamo, ou 1 milliard de dollars de répression

Nous publions ici le témoignage choquant d'une camarade de l'UCL qui a participé aux manifestations en résistance au G20 la fin de semaine dernière. Plusieurs détails de cette expérience ne manqueront pas de donner la chair de poule à toute personne de conscience.

L'UCL vous invite à une manifestation ce jeudi 1er juillet à midi à Montréal, au Square Phillips, afin de dénoncer les arrestation illégales, illégitimes et abusives de 900 résistants et résistantes au G20!

Dimanche vers 11h nous quittions le lieu où nous étions hébergé-e-s afin de nous rendre à la manifestation de support devant la prison... où nous aurons finalement été détenu-e-s. À peine cinq minutes après être entré-e-s dans la voiture, environ six policier-e-s ont entouré la voiture alors que nous étions arrêté-e-s à un feu rouge sur College street. Ils nous ont ordonné de sortir de la voiture les mains en l'air sans vouloir nous expliquer pourquoi (et refusaient de nous parler en Français), l'un d'eux a ouvert la porte du côté conducteur pour ouvrir le coffre arrière et ont commencé à fouiller le véhicule. Dans le coffre arrière, une policière a trouvé un livre sur l'anarchisme («Sur les traces de l'anarchisme au Québec») et nous l'a montré en demandant «WHAT'S THAT?!», comme s'il s'agissait d'une arme ou d'un objet subversif.

La tension a monté d'un cran à partir de ce moment, ils-elles nous ont fait sortir de la voiture les mains en l'air en nous traitant d'anarchistes à plusieurs reprises. Nous avons mis nos mains sur le mur d'un bâtiment tandis qu'ils-elles faisaient une fouille corporelle. Les policier-e-s nous ont insulté-e-s à plusieurs reprises et nous criaient de fausses accusations qui selon eux et elles, découlaient naturellement de l'anarchisme et de nos vêtements noirs. Ils-elles nous ont mis des tie-wrap aux poignets et nous ont fait asseoir sur le trottoir et nous intimidaient. Ils et elles nous ont dit que c'est ce que nous voulions, être arrêté-e-s, que nous étions venu-e-s à Toronto pour ça afin de pouvoir ensuite faire nos martyrs et raconter à tout le monde que les policier-e-s sont méchant-e-s. Ils et elles prétendaient aussi que nous étions venu-e-s spécialement pour faire du grabuge que que nous appuyions tout le vandalisme contre les commerces et la violence contre les policier-e-s. Même si nous avions répété à plusieurs reprises que nous n'avions fait aucune action violente et que nous n'y étions pas associé-e-s, ils et elles refusaient de nous croire et continuaient à nous insulter de plus belle. L'un d'entre eux m'a dit que j'étais ignorante, naïve et suiveuse d'être anarchiste et de protester contre le G20 et que j'allais rater ma vie. Il m'a conseillé de plutôt souhaiter avoir des enfants et une maison comme projet de vie. Il m'a aussi dit que je ne pourrais jamais faire l'emploi que je souhaitais «with what just happened». Ils et elles nous ont dit qu'on serait probablement détenu-e-s jusqu'à mardi, jeudi ou toute la semaine dépendamment de la tournure des manifestations durant la journée. Il nous a donc menti d'une part car nous savions très bien qu'on ne pouvait nous détenir plus de 24 heures, d'autre part il a insinué que notre sort dépendait des autres manifestant-e-s et non de ce que nous avions fait.

Ils et elles ont ensuite pris des photos de nous avec leur appareil photo personnel (pas à des fins d'identification car ça, ils et elles l'ont fait plus tard) et puisque je refusais de lever la tête pour me faire prendre en photo, la policière m'a tirée par les cheveux pour me lever la tête devant la caméra. À plusieurs reprises, les policier-e-s s'adressaient aux piétons et leur adressaient des moqueries à notre sujet. Ils et elles m'ont demandé quel était le numéro de téléphone écrit sur mon bras et après avoir répondu qu'il s'agissait du Legal Support, ils et elles ont ensuite déduit que je souhaitais et je prévoyais donc me faire arrêter si j'avais un numéro d'avocat écrit sur le bras. Un policier a fouillé dans ma caméra et me montrait des photos de la manifestation dont certaines de vitrines brisées en me disant «You like it eh? That's anarchy». Les policier-e-s nous ont dit qu'on était chanceux et chanceuses de vivre dans le capitalisme et dans une démocratie, que le Canada était le meilleur pays et qu'on avait aucune raison de contester tout ça. En fouillant mon sac, l'un d'entre eux a trouvé un foulard rouge et noir et m'a dit que c'était ce que les gens du black block portaient la veille (et a donc insinué que j'en faisais partie). Je lui ai répondu qu'ils et elles portaient plutôt des foulards noirs et, expert, il m'a répondu «Let me explain to you. Black is against cops and red it's for destruction». Un autre a suggéré à Éric d'essayer de s'enfuir et lorsqu'il a demandé pourquoi, le policier a répondu «So that I could tackle you». Ils lui ont adressé plusieurs autres menaces. Alors que nous avions les menottes aux poignets, l'un des policiers a déclaré que nous étions en état d'arrestation. J'ai demandé pour quelle raison et il a dit que c'était pour «breach of peace». Je lui ai demandé des explications et il m'a tout simplement répondu que c'était parce que nous allions (!!!) commettre des méfaits. Je lui ai demandé comment il savait ce que nous ferions dans le futur et il m'a dit qu'il connaissait assez bien son métier pour distinguer les malfaiteurs.

Évidemment, à aucune reprise ils et elles nous ont lu nos droits, toute l'intervention s'est faite en anglais malgré plusieurs incompréhensions et l'un d'entre eux a dit qu'on pourrait parler à un avocat, ce que nous n'avons jamais pu faire durant les dix heures suivantes. Tout au long de l'intervention, nous ressentions une énorme tension et discrimination associée à nos opinions anarchistes et les policier-e-s ont évidemment sorti leurs idées toutes faites à partir desquelles ils et elles nous accusaient de prôner la destruction, le chaos, etc.

Vers 12h30, après environ 1h passée dans le fourgon, nous avons été emmené-e-s à la prison temporaire sur Queens east, dans laquelle nous auront été détenu-e-s jusqu'à 21h30. Dès l'entrée du fourgon dans le bâtiment, plusieurs camarades acclamaient notre arrivée, dont beaucoup de Québécois-e-s. Après avoir remplacé nos menottes par des tie-wrap, ils et elles nous ont mis dans deux cellules différentes (hommes/femmes). Parmi la vingtaine de femmes dans ma cellules, toutes (sauf une Américaine) étaient Québécoises. Visiblement, un important profilage avait été fait contre les jeunes et les Québécois-e-s. Beaucoup d'entre elles avaient été arrêtées alors qu'elles dormaient dans le gymnase de l'université, réveillées par une cinquantaine de policier-e-s qui braquaient des tasers et des fusils dans leur visage. Un de mes amis, rencontré à la sortie de prison plus tard, m'a même dit qu'il s'était fait pointer un fusil sur la tempe. Il y avait aussi une mère de famille (qui n'a jamais pu téléphoner pour avertir sa famille), une femme dans la soixantaine avancée qu'ils ont gardée pendant plusieurs heures, deux handicapés en chaise roulante et une cellule complète de sans-abri. Tout cela rappelait étrangement du nettoyage social, voire de l'eugénisme. Les cellules ressemblaient plus à une cage qu'à une prison, il y avait une toilette sans porte donc les camarades devaient se placer devant la personne qui était à la toilette afin de la cacher de la vue de tous les policier-e-s.De plus, nos mains étaient liées en permanence avec des tie-wrap.

Durant les premières heures, nous n'avons pas obtenu d'eau ni de nourriture malgré plusieurs demandes. L'eau qu'un policier nous a finalement servie (le nombre de verres d'eau était inférieur au nombre de prisonnières) était jaunâtre et avait un goût et une odeur étranges, que plusieurs ont associé à de l'eau de javel, donc nous ne l'avons pas bue. Nous avons demandé de l'eau propre à plusieurs reprises, mais nous ne l'aurons obtenue que plusieurs heures plus tard. Le seul «repas» qu'il m'ont servi durant les 9 heures où j'ai été incarcérée, c'était un sandwich au fromage ; deux tranches de pain blanc et une slice de fromage orange... alors que je n'avais rien mangé depuis mon souper de la veille. Nous avons redemandé de la nourriture mais les policier-e-s nous ont répondu qu'ils et elles n'avaient pas le temps. À plusieurs reprises, nous avons demandé de parler à un-e avocat-e. Les policier-e-s ont d'abord prétexté que le téléphone n'était pas encore branché (dans un centre énorme avec plusieurs centaines de détenu-e-s???), quelques heures plus tard un autre a répondu que nous pourrions téléphoner lorsque nous serions transférées dans une autre section de la prison (ce qui n'est jamais arrivé) et enfin une policière m'a dit qu'ils et elles étaient débordé-e-s avec les centaines d'arrestations donc nous ne pourrions pas téléphoner à un-e avocat-e. Pourtant à certains moments, plus de cinquante policier-e-s jasaient entre eux de manière décontractée mais semblaient tout de même sourd-e-s à nos demandes.

Vers 20h, plusieurs autobus et fourgons ont débarqué des gens qui avaient été encerclés et arrêtés sur le coin Queen et Spadina, dont la grande majorité n'étaient pas manifestant-e-s ou militant-e-s, mais simples passant-e-s qui s'étaient retrouvé-e-s là au mauvais moment au mauvais endroit, pris-e-s entre deux lignes d'anti-émeute. Comme il pleuvait des cordes dehors, plusieurs d'entre eux et elles étaient trempé-e-s et avaient très froid et lorsque nous demandions des couvertures ou des vêtements chauds, les policier-e-s répondaient qu'ils et elles n'en avaient pas. Un fourgon avec des prisonnier-e-s à l'intérieur (avec cellules individuelles minuscules) a passé plus d'une heure stationné devant les cellules et lorsqu'ils les ont laissé-e-s sortir, l'une d'entre eux et elles semblait pratiquement en état d'hypothermie. Comme il n'y avait plus d'espace dans les cellules, les policier-e-s les ont fait asseoir sur le sol. Lorsque j'ai finalement été libérée (sans accusations), ils et elles m'ont tout simplement jetée à la pluie en t-shirt alors que tous mes bagages étaient restés dans la voiture envoyée dans une fourrière à l'autre bout de la ville. Plusieurs de mes objets sont toujours manquants et n'étaient pas dans la voiture, notamment ma caméra Nikon, mon iPod touch, mon téléphone cellulaire, deux livres, mon agenda et un foulard. J'entreprendrai bientôt les démarches pour les récupérer.

À ma sortie, ça m'a vraiment fait chaud au coeur de voir une quarantaine de camarades (que je ne connaissais pas) qui faisaient la vigile par solidarité avec les arrêté-e-s malgré la pluie, qui offraient de la nourriture, de l'eau, une place sous un abri, des lifts pour se rendre ailleurs dans la ville, des endroits où dormir et surtout leur soutien qui était vraiment apprécié après 10 heures passées entre les griffes de la police de Toronto. Je n'oublie pas non plus tous ces gens croisés à plusieurs endroits à plusieurs moments avec lesquels j'étais unie, par exemple les camarades de la coop vegan qui nous ont offert à manger et un toit après notre arrestation, cet homme à vélo qui a appelé le Legal Support pour les informer de notre arrestation alors que nous lui crions nos noms dans le fourgon ou encore mes camarades de cellule qui ont rendu ces quelques heures beaucoup moins pénibles. Même si nous étions des inconnu-e-s, nous nous rejoignions tous et toutes sous une même cause et une même sensibilité. Au total, c'est environ 900 arrestations, une première au Canada (qui bat la crise d'Octobre). Les autorités, les élites et la police ont essayé de nous diviser et ont dépensé 1 milliard de dollars pour nous démotiver et nous décourager. Ils ont échoué. Je repars certainement de Toronto avec un goût amer et une désillusion totale après m'être faite arrêter car j'étais Québécoise et incarcérer car j'étais anarchiste. Mais l'espoir est toujours plus fort et la solidarité l'entraide dont j'ai été témoin ne peuvent que me motiver davantage à lutter contre la répression et la destruction de notre monde.

El pueblo unido jamás será vencido.

MISE À JOUR : Un autre témoignage d'arrestation et de détention d'un camarade de l'UCL est publié ici : Témoignage révoltant d’un arrêté du G20