L'éducation vue par les anarchistes
Depuis l'avènement de l'État-nation, les dirigeants ont pris en main l'éducation afin de promouvoir le sentiment patriotique et la fierté nationale d'abord, puis de former des travailleurs et des travailleuses possédant des compétences leur permettant de s'adapter à la précarisation des conditions d'existence et à l'incertitude rongeant les milieux de travail.
Aujourd'hui, les exemples de ce phénomène sont nombreux : il suffit de lire les programmes de formation en éducation à la citoyenneté pour constater que le ministère cherche à promouvoir une culture de la responsabilité individuelle, de manière à alléger le poids du « fardeau » qui repose sur la collectivité. On espère également cultiver « l'esprit entreprenarial », pour que les élèves apprennent à mieux se vendre sur un marché du travail de plus en plus compétitif. Le message est clair : se former à l'État bourgeois, c'est avant tout apprendre à s'adapter et ne surtout pas s'imaginer qu'à nos problèmes collectifs pourraient exister des solutions collectives, plutôt qu'individuelles. C'est la docilité qu'on apprend dans nos écoles, pas la responsabilisation. Et rendre gratuite cette éducation n'y changera rien.
L'anarchisme implique la remise en question de l'organisation de l'éducation par l'État. Ses principes – la démocratie directe et l'autogestion – comme ses idéaux – l'absence de hiérarchie et d'autorité, ainsi que l'émancipation de chacun et chacune – ont également des implications sur la vision de l'éducation. Allons-y de quelques grandes lignes, teintées des expériences passées en Europe de l'ouest et aux États-Unis.
D'abord, encourager et développer les sentiments de respect mutuel et de solidarité de manière à mettre en place les conditions pour l'avènement d'une société égalitaire. Les anarchistes faisaient le pari que les enfants, étant en contact avec un environnement où règneraient la solidarité, la liberté et l'égalité, y prendraient goût et voudraient le reproduire. Ce faisant, l'école anarchiste n'était pas apolitique : les éducateurs et les éducatrices avaient un projet politique en tête. Cependant, la promotion de ce projet devait se borner à l'encouragement de ces valeurs chez les enfants. Ensuite, l'école était organisée conjointement par des éducateurs et des éducatrices, des parents, des travailleurs et des travailleuses. Elle était ancrée dans le quartier et y prenait une place active. Dans certaines expériences – Summerhill en Grande-Bretagne, notamment – les décisions étaient prises lors d'assemblées générales, où les élèves et les professeur-e-s possédaient des droits de vote équivalents. Dans d'autres écoles, des ouvriers ou des ouvrières visitaient les enfants afin de leur apprendre les rudiments de quelques métiers. Enfin, les pédagogues anarchistes défendaient une éducation intégrale qui alliait formation intellectuelle et travaux pratiques afin de combler le besoin de diversité de l'être humain, d'initier les enfants à plusieurs types d'expériences et d'éviter la division du travail.
Pour nous, cela signifie qu'au-delà de la défense d'une éducation publique et accessible, il y a lieu de mener une réflexion rigoureuse sur la nature même de cette éducation. En effet, tandis que le gouvernement monopolise l'attention avec de honteuses hausses de frais et des coupures ici et là, on assiste à un subtil glissement vers une éducation de plus en plus technique, de plus en plus orientée vers l'acquisition de compétences précises requises par le système de production capitaliste, au détriment du développement d'un esprit critique et des capacités de raisonnement et de réflexion. Les coûts que veut nous faire payer le gouvernement ne sont que la pointe de l'iceberg de cette éducation - devenue un vulgaire dressage - dont nous avons perdu le contrôle. Les étudiantes et les étudiants, comme l'ensemble de la population, devront tôt ou tard amorcer cette réflexion essentielle : les cours de gestion, de design de mode ou de marketing, pour ne nommer que ceux-là, sont-ils réellement utiles pour améliorer la société?
