Tous et toutes surveillé-e-s

« Souriez, vous êtes filmé-e-s! »

Merci du conseil, grand frère, mais si on devait le suivre à la lettre on aurait vite les traits du visage bien crispés. Et puis, de toute façon, ça fait belle lurette qu'il n'y a plus besoin de prévenir. À tout prendre, il vaudrait mieux signaler les lieux sans caméras.

Dans la rhétorique pâteuse du pouvoir, « la sécurité est la première des libertés ». Et comme il est unanimement admis que la vidéosurveillance participe à notre sécurité, elle renforce de facto nos libertés. On note d'ailleurs de‑ci de-là, de timides tentatives linguistiques dans le sens du glissement de vidéosurveillance à vidéoprotection. Orwell aurait adoré1.

Il y a des fois, on voudrait rougir à la place de ceux et celles qui écrivent de telles absurdités, et dans le cas présent on voudrait leur rappeler que Benjamin Franklin a déjà réglé la question il y a presque trois siècles : « Ceux [et celles] qui sont prêts [et prêtes] à sacrifier une liberté essentielle pour acheter une sûreté passagère, ne méritent ni l'une ni l'autre. »

Mais à quoi bon s'indigner? Les caméras sont maintenant partout, dans la rue, dans les magasins, même dans les écoles.

Jeu concours! Compte le nombre de caméras sous lesquelles tu passes pendant une journée. Compare avec tes ami-e-s. Le gagnant ou la gagnante a droit à une cagoule. Note : les caméras à l'université comptent double.

L'époque actuelle présente ceci d'inédit qu'elle est celle d'un assaut frontal contre l'anonymat et contre l'intime. Ce n'est pas la seule conséquence préoccupante de ce dernier siècle de technologie clinquante, mais elle mérite qu'on s'y arrête un peu. Elle va d'ailleurs de pair avec l'avancée des techniques de contrôle des foules, lieu de l'anonymat par excellence.

Pour le pouvoir, la population recèle toujours une part de menace confuse. Il raffole donc de cette panoplie d'outils que la technoscience met à sa disposition pour surveiller et, le cas échéant, se protéger d'elle. C'est la grande tendance. Après des débuts balbutiants dans les années '20 ­– il arrivait alors aux bourgeois et aux bourgeoises de manifester contre la carte d'identité obligatoire – l'identification, le contrôle et leur rationalisation ont fait des progrès spectaculaires à l'occasion de la seconde guerre mondiale. Une vingtaine d'années plus tard, le tortionnaire Roger Trinquier mettait le recensement des populations au cœur de sa théorie de la guerre « moderne », c'est-à-dire contre les mouvements de libération des peuples colonisés.

Aujourd'hui, après l'étape du passeport biométrique, on assiste aux noces de la vidéosurveillance et de la biométrie, un ensemble de techniques d'identification des individus à partir de leur traits physiques, leur apparence ou leur comportement. Les empreintes digitales, les réseaux veineux, le visage, les oreilles, l'ADN, la voix, le rythme de frappe sur un clavier; toutes les particularités du corps humain sont à l'étude pour nous distinguer les uns et les unes des autres. Les caractéristiques faciles à repérer sans intervention directe, en général les traits du visage, sont évidemment privilégiées pour la surveillance des foules.

C'est le genre d'outils que les autorités ont utilisé après les sommets du G20 à Toronto et à Séoul pour retracer des manifestants et des manifestantes. Il faut dire que les laboratoires d'optique, d'intelligence artificielle, d'analyse d'images, rivalisent d'ingéniosité pour fournir aux pouvoirs en place des systèmes intégrés aptes à détecter en temps réel les comportements suspects et à identifier quiconque, partout et tout le temps. On n'arrête pas le progrès...

« Tu n'étais pas à Toronto pour manifester contre le G20? Tu n'as rien à te reprocher? Pas grave, on veut juste savoir qui tu es, où tu étais, quand et avec qui. Et la vie privée, elle reste chez toi; dès que tu sors, on veut tout savoir. Savais-tu qu'à Londres, à chaque sortie, tu es filmé en moyenne 300 fois? Ne te plains pas, on en n'est pas encore là. De toute façon, c'est pour ton bien. C'est pour ta sécurité. »

Et tant pis si un rapport français conclut sur l'impossibilité d'évaluer l'efficacité de la vidéosurveillance. Tant pis si Scotland Yard considère que c'est « un fiasco » pour la prévention et l'élucidation des délits. Tant pis si ça coûte cher à la communauté.

À vrai dire, les techniques ne sont pas encore efficaces, mais on y arrive tranquillement, et vu l'engouement des décideurs et des décideuses pour la quincaillerie technologique, les prix ne tarderont pas à baisser. En attendant, la délinquance et les potentiels risques d'attentats ont le dos large. L'enjeu n'est évidemment pas là. L'enjeu, c'est la surveillance.

Tous et toutes surveillé-e-s pour attraper quelques malfrats? Non : tous et toutes surveillé-e-s car tous suspects, toutes suspectes.

Une lueur d'espoir malgré tout : la vidéosurveillance coûte cher et n'est pas efficace. Tant mieux. Il suffirait de faire en sorte qu'elle coûte plus cher, pour enrayer sa progression.

La police se prend pour big brother, crevons-lui les yeux!

Quelques suggestions de lectures:
- Pierre Piazza, « Histoire de la carte nationale d'identité », 2004
- Roger Trinquier, « La guerre moderne », 1961
- Pièces et main d'œuvre, « Terreur et possession – enquête sur la police des populations à l'ère technologique », 2008

  • 1. Dans 1984, Orwell imagine une nouvelle langue imposée par le pouvoir, la novlangue, dans laquelle toute idée de critique du pouvoir est évacuée, car non formulable.