Le bourbier médiatique au Québec

La situation des médias au Québec est catastrophique : les médias se concentrent de façon alarmante aux mains d’un groupe restreint de compagnies qui se partagent le contrôle des ondes et des journaux. Par conséquent, la vision du monde qu'on y diffuse combine spectacle abrutissant et discours de droite.

Le conflit de travail qui oppose les employé-e-s du Journal de Montréal, en lock-out depuis maintenant deux ans, à l'empire Québécor s'inscrit dans ce contexte. Globalement, les offres de l'employeur aux syndiqué-e-s visent à éliminer quatre jobs sur cinq, dont la plupart celles de journalistes, ainsi qu'à s'assurer de la fermeture de Rue Frontenac, le site web et journal d'actualités lancé par les syndiqué-e-s. Comment ne pas y voir là une attaque à la qualité de l'information et à la diversité des médias? Le Journal de Montréal est aujourd'hui fabriqué sans journalistes, par des cadres et des scabs, et publie les textes de chroniqueurs et chroniqueuses de droite sympathiques à l’idéologie individualiste et libertarienne de Pierre-Karl Péladeau. Pas surprenant, donc, que le Journal était distribué gratuitement lors du lancement du « Réseau Liberté-Québec », un rassemblement d’ex-adéquistes qui trouvent qu’il y a encore trop de contraintes sur le « libre marché », bref, pas encore assez de pouvoir entre les mains des riches et du patronat. Face à ce constat, l'administration de la Société de transport de Montréal (STM) n'a‑t‑elle pas manqué de jugement en accordant au 24 heures, une autre propriété de Quebecor, le droit exclusif de distribution dans les stations de métro de la métropole?

Il serait cependant erroné d'isoler Quebecor comme la source du mal dans le paysage médiatique québécois. Radio-Canada, soi-disant média public, s'est récemment alliée avec Gesca, propriétaire de La Presse, pour offrir une tribune à André Pratte, éditorialiste en chef de La Presse, lui permettant d'y faire la promotion de ses idées de droite et des mesures antisociales qui en découlent. Rappellons que Gesca est liée à Power Corporation, une multinationale dirigée par une autre tête d'affiche de la droite québécoise : Paul Desmarais. Du côté de Cogeco, l'entreprise, ayant acheté des stations de radio Corus, possède maintenant pas moins de trois stations de radio FM francophones à Montréal, soit CKOI, le 98,5 et CKAC Sports. Malgré le fait que cette situation est une flagrante violation de la règle selon laquelle une entité propriétaire de médias ne peut pas détenir plus de deux stations AM ou FM de même langue dans un même marché, les autorités ont accordé un passe-droit.

De quoi est-ce qu’on nous parle?

Les médias, appartenant à de grands monopoles, n'ont pas intérêt à traiter des sujets qui opposent leurs valeurs à celles des autres. On parle deux fois plus de météo dans les médias québécois qu'au Canada, et cinq fois plus qu'ailleurs dans le monde. Au Québec et au Canada, le sport arrive en premier avec 19 % de l’espace médiatique occupé, loin devant la politique à 10 %. On a parlé plus souvent de Halak que de Jean Charest ou d'Obama. Des dix nouvelles les plus populaires sur une période de sept jours en 2010, neuf ont trait au sport, dont six concernent le Canadien et les séries éliminatoires. On n’a jamais parlé autant de hockey, même pas lors de la Coupe Stanley de 1993! Pendant ce temps, les enjeux de pauvreté, les aînés ou les autochtones n’occupent que 0,74 % de l'espace médiatique.

C’est sûr que le hockey est quelque chose de divertissant, mais quand on ne parle que de hockey, le traitement qu'on fait des enjeux collectifs – la politique, l’économie, les jobs qui se perdent, la pauvreté qui s'accroit, etc. – en souffre nécessairement. Cette année a été marquée par des scandales de corruption au gouvernement, par l'exploitation des gaz de schistes et par plein d’autres magouilles. Pendant que les gens s'appauvrissent, la classe politique vend le Québec pour enrichir ses amis capitalistes. Révoltant? C’est sûr, mais vous n’en entendrez pas parler à Canal V, ni dans les chroniques du Journal de Montréal.

Les médias de masse ne sont pas intéressés à informer réellement les gens de manière à leur donner un pouvoir sur leur propre vie. Le spectacle qui vend et qui fait diversion prime sur les problèmes de société, on martèle le discours de l’économie et de la croissance pour nous convaincre d’être résigné-e-s et qu’il n’y a d'autre choix que de se serrer la ceinture et de couper dans les services sociaux. C’est à ce point grave que les journalistes réuni-e-s en congrès à Québec se demandaient : « Pouvons-nous encore revendiquer le titre de chiens de garde de la démocratie alors que seule une modeste partie des ressources financières et humaines des médias sert la vie démocratique? ». En effet, on devrait peut-être nommer l'industrie médiatique pour ce qu'elle est : une industrie du tape à l’œil.