Entretien avec deux militants tunisiens

Les événements qui secouent violemment le statu quo en Tunisie et en Égypte évoluent rapidement. Au moment d'écrire ces lignes, le dictateur égyptien, Hosni Moubarak, apparaît au point de rupture face à un mouvement social d'une ampleur sans précédent au pays. Ailleurs dans la région, des appels au soulèvement ont été lancés : Soudan, le 30 janvier; Yémen, le 3 février; Syrie, le 5 février; Algérie, le 12 février; Bahreïn, le 14 février.

C'est dans ce contexte que deux militants libertaires Tunisiens ont rencontré, le 26 janvier dernier, le collectif français Lieux Communs, pour un entretien de fond sur la situation tunisienne, mais qui s'applique aussi, nous pensons, à la situation qui se développe d'heure en heure dans le monde arabe. Nous reproduisons ici quelques extraits :

Sur la récupération :

« La récupération a déjà commencé. Nous assistons à une récupération opérée non seulement par les forces traditionnelles, mais aussi par les formations de l’opposition – plus exactement ils veulent carrément avoir leur part du gâteau, du butin. C’est ce processus-là qui se déroule actuellement sous nos yeux. [...] L’idée centrale qui émane de la population, c’est que ce soulèvement est le nôtre et on ne veut pas qu’il soit récupéré par les partis. Déjà c’est un acquis important. Quant à la récupération, tout le monde est contre, qu’elle vienne du pouvoir ou des opposants. Pour nous, ces positions vont dans le sens d’une démocratie directe, en tous cas, ce sont les prémisses. Nous allons continuer à oeuvrer en ce sens en tous cas. »

À propos des éléments islamistes :

« Nous pensons qu’ils sont très dangereux. Ils ont été absents du soulèvement, sauf le dernier jour où ils ont tenté une manoeuvre de récupération, à travers l’instrumentalisation des martyrs, mais sans succès. Leur tactique aujourd’hui est de participer, mais de manière invisible. Dans les faits, ils ont infiltré plusieurs quartiers populaires de Tunis. Le leader du parti Ennahdha intégriste va regagner Tunis et il pense restructurer le courant pour laisser la place aux nouvelles générations. Ils ont donc un agenda secret : ils ne se présentent pas immédiatement, mais se préparent pour les prochaines élections. Ils sont là, ils sont prêts. Quand les autres seront essoufflés, ils vont monter à l’assaut. »

Sur la liberté d'expression :

« En ce qui concerne la conquête de la liberté, c’est le seul acquis véritable, dans la mesure où tout le monde s’exprime librement, sans rien craindre, de telle sorte que la principale artère de Tunis, l’avenue Bourguiba, est devenue un énorme espace de discussion : on y voit partout des gens qui discutent, qui débattent ou qui manifestent... Il y a des manifestations toutes les deux-trois heures, maintenant. »

Sur les comités de quartier :

« Un autre acquis, c’est la constitution de comités de quartiers. Ces structures-là sont totalement spontanées. Devant tout le monde et officiellement, elles ont été constituéees pour épauler les forces de l’ordre, pour le maintien de l’ordre : cela c’est la terminologie officielle. En fait, dans la pratique, ces comités ont permis à la fois d’assurer une sécurité et une auto-défense – notamment contre les fauteurs de troubles à la solde du régime Ben Ali – mais ils ont aussi et surtout permis aux gens de décompresser, de se défouler, de discuter, toutes les nuits et ont ainsi, de fait, bravé le couvre-feu gouvernemental. Et puis cela confirme la tendance générale qu’on peut résumer ainsi : dès que les masses commencent à prendre leur destinée en main, à réfléchir, elles constituent des structures, des comités, des conseils, des soviets – qu’importent les dénominations – des chouras comme en Iran. Et ça s’est passé partout : lors des grèves en 1946 au Caire, en Iran en 1978 et actuellement en Tunisie. Ce qui constitue un pas supplémentaire vers le pouvoir populaire et les soviets – entendus au sens d’organes politiques autonomes ou encore de démocratie directe. »

Pour consulter l'entretien complet sur le web : http://bit.ly/fusqXa